Revue permanente
Egalité - Pouvoirs - Représentation
Partis politiques et démocratie :
quelle place pour le "discours des experts" ?
par Guillaume Dupont
(Réponse à une contribution déjà publiée sur ce sujet)
Nous ne pouvons nier que le recours aux experts
a souvent quelque chose de dérisoire. La prise de responsabilité
politique impose autre chose que la constitution d'une commission d'enquête.
Une forme de rationalité politique, que l'on appelle couramment la "technocratie",
s'est constituée à la frontière de l'engagement partisan
et du fonctionnariat. En se fiant aux experts, les hommes politiques inscrivent
leur pouvoir de décision dans la dépendance d'un discours savant.
C'est
ce discours que Nicolas Larnaudie dénonce dans son
texte comme une "rationalité qui ne parle pas".
Or dire cela, n'est-ce pas dissimuler notre difficulté à entendre
ce discours des experts ? C'est sur ce point que nous voudrions revenir
ici. En effet, si l'on dénonce la tentation de l'irresponsabilité,
peut-on rejeter en même temps toute tentative pour construire un discours
ordonné susceptible d'orienter l'action collective ?
L'une des difficultés est de s'entendre
sur ce que l'on appelle "le discours des experts". En effet, le discours
en question pourrait sembler se confondre avec deux autres formes d'intervention
publique. De fait, la voix des experts résonne rarement seule.
Le premier type de discours à prendre en compte ici est celui du titulaire
ou du candidat à un mandat public, qui est censé représenter
le peuple (candidats à la mairie, à l'Assemblée nationale,
à la Présidence de la République).
S'y ajoute donc le discours des experts, qui est porteur d'un savoir positif
(économistes, biologistes, experts militaires, sociologues).
Ce discours expert, on peut le distinguer de celui de l'intellectuel, qui vise
à éclairer la réflexion collective (avec toutes
les fonctions qui, historiquement, ont pu être celles des intellectuels,
du "magistère moral" jusqu'à la "critique sociale").
Le discours du candidat est celui qui, généralement, a le plus
à voir avec la structure d'un parti. Faut-il considérer que les
deux autres types de discours, celui des experts et celui des intellectuels,
sont de trop ? C'est ce que suggère N. Larnaudie.
Mais faute de laisser une place à
ces trois types de discours et de penser les conditions de leur coexistence,
on risque de se retrouver face à une impasse. Supposons que le mouvement
de délégitimation du discours technocratique aboutisse ;
que les experts et les intellectuels soient condamnés au silence. Nous
entrerions alors dans un face-à-face frontal, avec le cri du peuple,
nécessairement spontané, d'une part, et le discours du parti,
nécessairement arbitraire, d'autre part.
Il ne s'agit pas ici de dire que "le peuple est incapable de se gouverner".
Il s'agit de dire que le peuple n'existe pas immédiatement comme
tel et que la conscience qu'il prend de lui-même passe par des médiations.
C'est en cela que les experts et les intellectuels ont un rôle à
jouer.
Une dernière remarque sur le terme de "noblesse d'Etat", repris
par N. Larnaudie. Cette expression devenue courante dans le discours intellectuel
n'est pas si éloignée de la distinction, récemment remise
au goût du jour, entre "France d'en haut" et "France d'en
bas" : il s'agit plus d'un slogan que d'autre chose.
Là où il conviendrait de souligner le risque tendanciel d'une
rigidification des structures d'encadrement, cette expression est quelque peu
lapidaire : faut-il comprendre par là que toute médiation
entre le peuple et lui-même est à rejeter ? ou bien qu'il
y a des bonnes et des mauvaises médiations ? Mais dans ce cas, sur
quels critères pouvons-nous établir la distinction ?
On le voit, le terme de "noblesse d'Etat" dissimule le problème
plus qu'il ne le résoud.
Précisément, nous sommes d'accord
avec N. Larnaudie sur l'essentiel, c'est-à-dire sur le problème
réel auquel sont confrontées les sociétés démocratiques.
Il nous est possible à présent de le formuler et de préciser
également les termes de notre désaccord, qui porte sur la nature
des solutions à envisager.
Qu'est-ce qu'une médiation ? C'est une forme qui objective ce dont
elle permet l'existence. C'est le cas du langage, qui n'exprime que ce
qu'il a d'abord contribué à former. Un parti politique
est une médiation au sens où il ouvre des possibilités
pour l'action collective alors même qu'il l'encadre, la détermine,
bref lui fixe une direction. Tout le problème est là.
Jugée à l'aune de la spontanéité supposée
des "simples" citoyens (ceux "d'en bas"), l'action des partis
apparaîtra toujours comme une déformation imposée de l'extérieur.
Mais il faudrait se garder de passer de la prudence sceptique à la défiance
de principe : si nous voulons penser le dépassement des partis dans
ce qu'ils ont d'asséchant pour la vitalité démocratique,
la solution ne semble pas être de réduire au silence la rationalité
des experts et des intellectuels.
Il est indispensable de ne pas abandonner la politique aux partis et les partis
à eux-mêmes. Les discours scientifiques et philosophiques sont
pour cela un élément de la solution. Ils accompagnent en effet
le travail réflexif de mise à distance des lois et des directives
existantes : travail sans lequel il n'est pas de vie démocratique.
Dire cela, c'est laisser ouverte la question des formes de la vie sociale. Parce que le présent texte n'a pas pour vocation de clore le débat, nous citons ici, pour nourrir la réflexion, un texte du philosophe Claude Lefort :
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Les fondements du pouvoir, de la loi, de la connaissance, se dérobent à toute définition, dès lors que s'évanouit l'image d'un garant ultime de l'identité de la société et que celle-ci cesse d'apparaître comme une totalité organique. Le pouvoir se dévoile comme un lieu vide, ceux qui en sont les dépositaires ne peuvent prétendre se l'approprier, la compétition politique s'avère de droit, et réglée de manière à s'entretenir, à la fois témoignant de la division sociale et en précipitant les effets. Tandis que se circonscrit une sphère d'activités proprement politiques, se trouvent libérées des activités dont les normes échappent au pouvoir. Une société civile se dégage pleinement de l'Etat ; elle ne s'agence pas seulement en fonction des nécessités de la division du travail, elle est par principe discordante, théâtre d'un processus de différenciation immaîtrisable, vouée à la coexistence de milieux, de traditions, de comportements, de croyances qui revendiquent leur singularité. (...) Le processus de différenciation n'est pas seulement une réponse au processus d'unification, ni la recherche de l'autonomie seulement une réponse à la croissance du pouvoir d'Etat et à la diffusion de son modèle dans toute l'étendue de la société. Ces phénomènes portent la marque d'une même aventure sociale. A l'admettre, nous ne nous trouvons pas rejetés à la place de l'observateur, nous ne nous évadons pas de la contradiction ; nous découvrons au contraire qu'elle nous traverse. Si nous sommes capables de nous y attacher, nous devenons plus attentifs aux dangers que recèle la démocratie et peut-être plus imaginatifs dans notre manière d'y faire face. Autrement redoutable, en effet, nous apparaît la menace que fait peser la domination étatique sur vie sociale, quand nous ne la réduisons pas à un projet de coercition, hérité des anciens despotismes, à un projet qui trouverait de nouvelles ressources dans la science et la technique, quand nous devient sensible la relation qu'il entretient avec cet événement quasi daté dans l'histoire de l'humanité : l'instauration d'une société en quête de son sens, cherchant sa fondation dans un Etat qui détient les clés de l'avenir. Et plus claire devient aussi la nécessité de distinguer l'illusion totalitaire de l'exigence ineffaçable d'une référence à la fonction instituante du pouvoir qui a surgi d'une histoire irréversible." Claude Lefort, |
Guillaume Dupont, juin 2002
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