Philosophie / Politique

Revue permanente

Egalité - Pouvoirs - Représentation


L'exercice du pouvoir :
réflexion sur les formes actuelles du rejet de la politique

par OD

(Réponse à une contribution déjà publiée sur ce sujet)

 

Je trouve éclairante cette contribution et d'abord les distinctions et mises en relations qui la structurent, entre question de fait et question de droit, entre le métier politique comme savoir-faire et comme statut social, entre exercice des fonctions de haute administration et exercice des fonctions électives.

En ce moment où éclatent aux yeux les effets désastreux du désabusement des citoyens à l'égard de la politique, il pourrait être utile de prolonger cet examen par une analyse de quelques variantes et contradictions des contestations de la politique comme métier, qui traversent les rejets devenus massifs des hommes politiques. Peut-être pourrait-on ainsi distinguer parmi les attentes déçues qui les sous-tendent ce qui relève du bon sens pratique, d'un authentique souci de démocratie et d'illusions sur les conditions de légitimité de l'action politique.

Les contestations de la politique comme métier qui traversent l'opinion publique peuvent mettre en cause soit une pratique de ce métier, soit l'idée même que l'exercice du pouvoir relève d'un métier.

Qu'en est-il lorsque ces contestations visent, comme une confiscation du pouvoir, la concentration des pouvoirs par une aristocratie de "bêtes à concours", promues, sans expérience des affaires humaines, aux commandes administratives de l'Etat, avant de postuler aux plus hautes fonctions électives?
De telles critiques peuvent sous-entendre que de brillantes études supérieures ne sauraient suffire à conférer la compétence pour le métier difficile d'administration des affaires publiques et pour l'action dans l'intérêt général. Mais ce sous-entendu reste ambigu.
On peut vouloir dire que de telles responsabilités demandent "du métier". Il faudrait alors éclaircir les conditions de son acquisition, si les études n'y suffisent pas. Le cursus honorum, ce parcours menant dans la République romaine des fonctions subalternes au consulat, comme le rappelle Alexandre Makar dans sa contribution, pourrait-il encore constituer un modèle pour améliorer la professionnalisation de l'exercice du pouvoir? Une diversité d'expériences de responsabilités ne préparerait-elle pas mieux à la complexité des tâches politiques qu'une lente progression dans la hiérarchie des fonctions de gouvernement?

On peut estimer que ces responsabilités devraient revenir à des élus qui ressemblent à leurs électeurs, par leurs origines sociales ou par les métiers qu'ils ont exercés avant de se présenter aux suffrages de leurs concitoyens.
Tel est l'esprit de la prise de position d'un député socialiste de l'Ardèche, Pascal Terrasse, dans Le Monde du 25 avril 2002: "Il faut des gens nouveaux. Rajeunissons le système et pas seulement avec des fils d'énarques! Mettons des paysans, comme moi." On sous-entend ici un rejet de la professionnalisation de la politique, avec ce que cela suppose comme savoir-faire hautement spécialisé et comme position sociale corrélative.

Mais deux questions au moins se posent à ce sujet:
- les hommes d'appareil sortis échelon par échelon de la base militante de leur parti, sont-ils protégés par un passé professionnel de facteurs, d'infirmiers, de paysans ou de professeurs de collèges, de devenir des professionnels de la politique?
- quand bien même une origine sociale ou un métier modeste réduirait le risque de coupure avec le plus grand nombre, quelle garantie peut-on avoir que la ressemblance des représentants avec leurs représentés fonde le souci de l'intérêt général et la compétence pour l'identifier et le faire prévaloir?

Par delà cette première ambiguïté, une seconde se profile. Ces critiques oscillent entre deux principes d'évaluation quand elles ne les mêlent pas. Il s'agit, d'une part, de la contestation pragmatique d'une réduction du métier politique à des compétences techniques d'une grande complexité, acquises au prix d'une ignorance des réalités de la vie concrète du corps social qu'on prétend gouverner; il s'agit, d'autre part, de la dénonciation morale d'un mode d'exercice de ce métier.
Cette dénonciation morale est perceptible dans les accusations d'indifférence voire de mépris à l'égard des gouvernés, dans les soupçons de cynisme et de compromissions visant la conservation et l'amélioration des positions de pouvoir, au fil d'années de carrières politiques gérées comme des sinécures avec leur prébende associée ou comme des combats d'intérêt personnel à gagner.
En revanche, c'est l'orientation pragmatique de ces critiques qui me paraît en jeu, parmi d'autres éléments d'analyse, dans une interprétation de l'échec de Jospin au 1er tour des présidentielles, par Zaki Laïdi (article intitulé "Le sens d'une défaite", Libération du 21 avril 2002, page "Rebonds"):
"L'hôtel Matignon était un véritable bunker où des hauts fonctionnaires ont tendance à tout rationaliser et à tout expliquer. Le résultat est que Lionel Jospin n'a enrayé aucun des réflexes technocratiques du système français. Pis encore, il n'a jamais réussi à hisser aux responsabilités des hommes ou des femmes issues de la société civile ou de l'entreprise."

Un reportage du Monde du 24 avril 2002, au lendemain du 1er tour de l'élection présidentielle en France, auprès des étudiants de l'IEP Paris, montre que le rejet de la technocratisation de la vie politique n'est pas l'apanage de gouvernés qui s'éprouvent mal administrés ou représentés ; il se propage chez ceux qui se perçoivent comme héritiers d'un système de sélection coupant les élites administratives et politiques de la société civile. Ce reportage porte témoignage d'une préoccupation déontologique plus que pragmatique : travailler à réconcilier la technicité indiscutable de l'exercice des pouvoirs administratif et politique avec le sens de l'humain qu'à tort ou à raison beaucoup de citoyens soupçonnent leurs gouvernants d'avoir perdu.
Ainsi y lit-on que ces étudiants "piqués au vif" par les résultats du 1er tour des élections présidentielles, veulent selon l'un d'entre eux, faire de la "politique autrement ". Un autre déclare: "Cette élection nous remet aussi en cause. On est nombreux ici, à rejeter ces élites froides. On ne veut plus être comme elles".

Dans ces critiques, qu'elles viennent d'électeurs ou de députés "de base", de sociologues ou d'étudiants en sciences politiques, l'idée de la politique comme métier est moins dévalorisée qu'un mode de recrutement du "personnel" politique et qu'une manière d'exercer ce métier, jugés responsables d'une fracture entre classe dirigeante et gouvernés.

La politique comme métier n'est pas non plus, à première vue, mise en cause lorsqu'on montre du doigt les "vieux routiers" de la politique, soit comme routiniers, "dépassés", soit devenus filous à force de familiarité avec les "rouages" du système. Contester la légitimité d'un politique pour cause de vieillesse sous-entend, quand elle ne le dit pas, que pour les politiques, comme pour les autres, il devrait y avoir un "âge de la retraite". En ce sens, cela entérine, avec une apparente sagesse, la considération de la politique comme métier à prendre au sérieux.

Cependant, cette contestation ne va pas sans quelques non-dits. Elle peut s'alimenter de la dévalorisation, dans l'air du temps, de la valeur de l'expérience acquise dans l'exercice des métiers et dans l'exercice des fonctions de responsabilité en particulier, c'est-à-dire de la valeur de ce qu'on appelle "le métier". Elle tend aussi à réduire l'action politique à un métier d'encadrement parmi d'autres (direction d'entreprises commerciales et industrielles, commandement de troupes ou de navires, etc.). Elle peut, dans cette voie, donner la gestion des entreprises et le renouvellement de leurs cadres comme modèle pour l'organisation de la vie politique, au lieu de penser la spécificité des conditions d'un exercice efficace et légitime des fonctions d'administration des intérêts publics et de représentation politique. Enfin, l'évocation de "l'âge du capitaine", soit par des citoyens qui appellent de leur voeux un renouvellement du personnel politique, soit par d'autres pour tenter de disqualifier un adversaire dans la compétition pour le pouvoir, peut dissimuler de la mauvaise foi sous son apparent bon sens. Cette évocation peut, en effet, trahir la lassitude de citoyens-spectateurs que la politique distrairait davantage si les mêmes numéros d'acteurs ne se rejouaient pas depuis longtemps sur les écrans de télévision; elle peut aussi exprimer chez de jeunes cadres d'appareils politiques l'impatience d'occuper les positions de pouvoirs de leurs aînés.

"Le sentiment de captation des places par une caste au pouvoir", selon l'expression de Nicolas Tenzer, est largement partagé et fort compréhensible (voir, dans Le Monde du 25 avril 2002, page Horizons Débats, l'article "Le nécessaire aggiornamento de la gauche"). Une règle de limitation du cumul des mandats électifs successifs, et non seulement simultanés, pourrait sans doute se défendre. Mais l'argument facile de l'âge de la retraite est dangereux s'il tend à dispenser de l'exercice comparatif du jugement sur les programmes et les actions des prétendants au pouvoir ou de ceux qui l'exercent, quel que soit leur âge. Cet argument est dangereux s'il tend à faire croire que le renouvellement et le rajeunissement du personnel politique est une solution magique à la crise de notre système représentatif.

Mesurer les risques que la professionnalisation de la politique fait peser sur la démocratie ne peut justifier qu'on discrédite la politique comme métier, comme quelques lieux communs apparemment démystificateurs tendent à le faire. Ces lieux communs peuvent donner alibi au cynisme désabusé ou aux votes extrémistes réactifs.
Je rejoins Alexandre Makar lorsqu'il fait de la révocabilité institutionnalisée des élus un garde-fou primordial contre les dérives de cette professionnalisation. Mais puisque que cette révocabilité passe, dans le fonctionnement de nos institutions politiques, par l'alternance, elle confère une responsabilité considérable aux électeurs et à ceux qui sont censés éclairer leurs choix : l'école pour l'acquisition de repères historiques et la formation du jugement, les politiques qui ont à se faire eux-mêmes pédagogues de leurs projets et actions, mais aussi les systèmes d'informations médiateurs entre ces politiques et l'opinion publique.

 

avril 2002


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