Philosophie / Politique

Revue permanente

Egalité - Pouvoirs - Représentation


Questions à Yves Michaud, philosophe,
autour de trois de ses ouvrages :
Changements dans la violence (Odile Jacob, 2002),
Humain, inhumain, trop humain
(Climats, 2002),
L'art à l'état gazeux (Stock, 2003)

 

Guillaume Dupont - Une image revient dans vos ouvrages récents, celle du flottement : si nous prononçons des condamnations morales très générales de la violence, en revanche quand il s'agit des actions vues pour elles-mêmes, nos jugements sont "plus tolérants et plus fluctuants", écrivez-vous dans Changements dans la violence ; on retrouve cette image lorsque vous évoquez, dans Humain, inhumain, trop humain, le monde des médias et de la publicité, ce "royaume de la glisse et du lisse" ; c'est encore le cas lorsque vous décrivez ce "séjour dans un relationnel distrait" que nous propose un art contemporain gazéifié. Un flottement des sentiments, des représentations et des relations humaines : c'est ça, le bonheur ?

Yves Michaud - Le flottement dont je parle a deux significations. D'une part, c'est un flottement conceptuel tenant à une désorientation ou un changement dans les cadres de référence. D'autre part, c'est effectivement le passage à un état liquide, gazeux, qui donne du plaisir ou, en tout cas, une sorte de bien être lié à l'ambiguïté. Bauman parle, lui, d'état liquide (*). Au lieu de vivre dans la raideur et le défini, nous vivons dans le flou et l'indéterminé.
(*) Zygmunt Bauman, sociologue, est l'auteur de Liquid Modernity, Polity Press, Cambridge, 2000

 

G.D. - A la fin de Changements dans la violence, vous proposez deux scénarios pour penser l'avenir : celui dit "Fight Club - Super Cannes" et celui de l'Etat de droit cosmopolitique mais répressif. Or ce que nous appelons "la communauté internationale" est tout au plus une société de nations et l'institution d'un Etat mondial ne semble pas être pour demain; en revanche, notre époque est celle du développement de la sécurité privée et les ghettos de luxe se multiplient un peu partout. Peut-on être optimiste malgré cela ?

Y.M. - Première remarque : les deux scénarios décrits à la fin de Changements dans la violence sont exactement ceux qu'on a vu se profiler dans la récente crise internationale. La politique des USA, c'est un peu la version Fight Club et la politique des anti-guerre a invoqué un droit international cosmopolitique - sans en avoir ni les moyens militaires ni les conditions politiques (une communauté de Républiques, dit Kant quand il aborde l'hypothèse cosmopolitique).
En fait, je ne sais pas s'il faut raisonner en termes d'optimisme ou de pessimisme. Mon optimisme consisterait paradoxalement à noter que l'on retrouve toujours des fondamentaux anthropologiques par rapport auxquels nous ne sommes ni surpris ni vraiment démunis. Si l'on croit qu'il y a un progrès humain dans une vision à la manière des Lumières (ou plutôt telle qu'on l'attribue aux Lumières, dans notre fantasme des Lumières), évidemment il y a de quoi être pessimiste mais si l'on voit qu'anthropologiquement les choses demeurent les mêmes, l'évaluation change. Le tout est alors de regarder lucidement les situations et d'y agir.
Quand on y réfléchit juste une minute, il y a quand même quelque chose de lunaire à voir des nations européennes comme la France ou l'Allemagne pleurnicher sur le droit international violé… dans le cas d'une dictature épouvantable comme l'Irak, en compagnie de dictateurs qui, on les comprend, défendent avec la dernière des vertus la souveraineté des Etats (je pense évidemment à l'humanisme de M. Poutine).

 

G.D. - Vous l'affirmez dans Humain, inhumain, trop humain, vous avez le souci d'élaborer votre pensée en rapport avec les techniques contemporaines. Or notre temps est celui d'un développement potentiellement infini des possibilités d'action sur soi et d'élevage de l'homme par l'homme: nous pouvons désormais tout faire de nous-mêmes et l'homme tend à devenir une "cathédrale de prothèses". En quel sens peut-on dire, comme vous le faites, que la question du politique est désormais "celle du choix des éleveurs"?

Y.M. - C'est Sloterdijk qui parle du choix des éleveurs, mais je ne peux pas moi non plus éluder la question. Nous avons fini par penser que dans une politique démocratique, les politiques étaient seulement des "représentants", des gens comme nous destinés à réaliser ce que nous désirions - à réaliser notre bon vouloir, puisque nous les avons élus.
Mais il y a dans la politique une autre dimension, qui est celle de la production de la communauté et de son bien-être. C'est la dimension biopolitique ou pastorale. C''est, entre autres, une dimension formatrice et éducatrice. Nous avons oublié que les politiques sont aussi des formateurs, qu'ils ont une responsabilité vis à vis du peuple. C'est en ce sens que nous faisons aussi le choix des éleveurs, de ceux qui nous élèveront - ou pas. Il y a une dimension platonicienne de la politique à retrouver - mais elle est aussi chez Aristote quand il dit que la communauté politique est destinée à permettre aux hommes de "mieux vivre".

 

G.D. - Vous écrivez dans L'art à l'état gazeux que nous vivons dans des sociétés en perpétuel renouvellement, où les seules archives sont les archives de la mode; vous soulignez en même temps qu'il s'agit de sociétés réflexives. Dans un tel contexte, la place de ceux que l'on appelle en France "les intellectuels" semble se réduire: où peuvent-ils se situer pour exercer le rôle critique qui est le leur?

Y.M. - Ma réponse est simple : les intellectuels ne peuvent plus être les seuls à être critiques - ou plutôt tout le monde est aujourd'hui un intellectuel critique - et donc il n'y a plus d'intellectuels critiques. Je veux dire par là que Kenza, Steevie, Ruquier, Miller, Plenel et Raffarin sont tous des intellectuels critiques. Exit Bourdieu et sa conception sartrienne de l'intellectuel. Exit de manière générale la notion d'intellectuel. Que reste-t-il? A assumer pour chacun son rôle. Steevie et Kenza sont des amuseurs de télévision, Raffarin un publicitaire entré en politique. Plenel et Miller des animateurs télé.
Moi, je suis seulement un professeur et un éducateur, un conservateur et un transmetteur de traditions intellectuelles. J'en ai assez de la confusion des genres. On voit Josyane Savigneau, Poivre d'Arvor ou Ardisson se prendre pour des critiques littéraires alors que ce sont uniquement des saltimbanques qui font de l'argent à la télévision. Je ne suis ni choqué ni jaloux qu'ils le fassent mais seulement qu'ils prétendent être autre chose que des animateurs.

 

Guillaume Dupont / Yves Michaud, avril 2003


Vos commentaires et vos questions sur cet entretien


A lire également sur le site :
la présentation, par Yves Michaud, de Changements dans la violence


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