Philosophie / Politique

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Jérôme BINDE (dir.), Où vont les valeurs ? (Entretiens du XXIème siècle, II),
Editions Unesco - Albin Michel, 2004 (503 p.)

 

"Où vont les valeurs ?". Cette interrogation peut surprendre. Elle implique en effet que les valeurs, ces guides de l'action humaine, échappent en partie aux hommes eux-mêmes. Elle résume cependant assez bien ce qui fait aujourd'hui problème : la référence incessante à d'hypothétiques valeurs communes de l'humanité dans les discours politiques va de pair avec la permanence des conflits traversant les sociétés contemporaines.

Comment, dans ces conditions, continuer à tracer des voies pour demain ? 50 auteurs ont répondu à l'appel lancé par Jérôme Bindé, directeur de la division prospective, philosophie et sciences humaines à l'UNESCO. Si la taille de l'ouvrage peut dérouter, sa composition le rend cependant facilement accessible. Il ne s'agit pas d'un traité unifié sur les valeurs, mais d'un ensemble de textes inspirés par la question.

Au lecteur donc de faire son choix en fonction des sujets abordés : mentionnons, entre autres thèmes, l'avenir de l'éducation, les nouveaux visages du racisme, l'avenir de la biodiversité ou les nouvelles solidarités. L'enjeu d'une telle entreprise est, comme l'écrit J. Bindé p. 475, de donner à voir "les grandes lignes de futurs qui, pour être possibles, n'en sont pas tous nécessairement souhaitables". Force est de reconnaître cependant que les textes proposés sont, au regard de l'objectif fixé, de qualité très inégale.

Certains des contributeurs peinent à dépasser le niveau de la conversation générale sur le monde tel qu'il va. Qui pourrait contredire Jeremy Rifkin quand il affirme que "la culture est une mosaïque que chacun contribue à créer" (p. 210) ? De même, on ne peut qu'être d'accord avec ce qu'écrit Michel Serres : certes, "nous vivons une transformation considérable du sujet cognitif, de la science objective et de la culture collective" (p. 217). Mais quelle est la teneur exacte de ces transformations, qu'est-ce qui les rapproche les unes des autres, quelles en sont les conséquences prévisibles ? Telles sont les questions qui se posent aujourd'hui, rendant nécessaire une approche prospective minutieuse.

La contribution de Jacques Derrida ne s'embarrasse pas de ces interrogations. Adoptant la posture du prophète, celui-ci s'attaque à la question des métamorphoses du travail dans le monde contemporain, et montre malheureusement qu'il ne sait pas de quoi il parle. Les questions ne sont qu'effleurées - "il faudrait ici parler du Gatt, du FMI, de la dette extérieure, etc." (p. 179) - et les propositions, énoncées sur un ton littéralement pathétique, sont pour le moins décevantes - "quelque chose de grave, en effet, arrive ou est sur le point d'arriver à ce que nous appelons travail, télétravail, travail virtuel, et à ce que nous appelons monde, donc à l'être-dans-le-monde de ce qui s'appelle encore l'homme" (p. 177).

Bien loin de ces approximations camouflées en geste critique, les propos du philosophe Paul Ricœur permettent de saisir ce qui fait problème : "la voie est fermée du côté des universels abstraits, détachés de l'histoire culturelle des communautés réelles. Elle se rouvre du côté des universels concrets issus du travail de traduction." (p. 78) Les meilleurs textes du recueil partagent avec celui de P. Ricœur cette double dimension, à la fois critique et constructive. A lui seul, cet article intitulé "Projet universel et multiplicité des héritages" formule ainsi avec clarté les enjeux du débat sur la pluralité des valeurs.

On pourra toutefois regretter que P. Ricœur n'y approfondisse pas la distinction qu'il établit entre "les intellectuels" et les autres acteurs de ce débat, lorsqu'il écrit que les intellectuels devraient se tenir "à distance des politiques et des experts en économie et en sciences sociales". Quelle est la bonne distance des uns aux autres ? Les intellectuels ne peuvent en effet mener à bien leur rôle d'"éducateurs publics" - l'expression est de P. Ricœur - sans s'interroger sur leurs interactions avec les décideurs politiques et économiques, avec les experts qui les conseillent, ainsi qu'avec les scientifiques.

 

Guillaume Dupont, octobre 2004


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