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Dan SPERBER et Deirdre WILSON,
La pertinence : communication et cognition,
Paris, Minuit, 1989
C'est probablement la théorie des actes de langage (speech
acts) qui a le plus fortement contribué à la popularité des approches pragmatiques.
Celle-ci n'est pas à proprement parler une théorie linguistique, mais plutôt
une approche philosophique du langage qui essaie de rendre compte, en termes
généraux, de certaines propriétés du langage humain, indépendamment de toute
langue particulière. Elle trouve son origine dans le texte de John L. Austin,
reproduisant une série de conférences qu'Austin a données à l'Université d'Harvard
en 1955 (J. L. AUSTIN, How to do things with words, Oxford University
Press, 1962 - Quand dire, c'est faire, Paris, Seuil, 1970).
Les réflexions fondatrices de John L. Austin ont trouvé des échos, inspirant
par la suite un approfondissement de la réflexion sur les rapports entre la
logique formelle et l'usage quotidien du langage. La théorie des actes de langage
a donc reçu nombre de prolongations.
La théorie de la pertinence de Dan Sperber et Deirdre Wilson
apparaît dans ce contexte comme un pas de plus dans la compréhension du fonctionnement
de la communication inter-humaine. Mais elle n'est à considérer que comme un
premier pas dans une nouvelle direction plutôt que comme un aboutissement. On
peut en effet lui reprocher plusieurs défauts, non des moindres étant leur approche
très cognitive et donc une certaine ignorance des fonctions sociales mises en
jeu par l'activité de communication.
Les deux chercheurs reviennent sur les théories de la communication antérieures
et montrent qu'elles sont toutes basées sur le code model et que celui-ci est
inadapté pour une description de la communication inter-humaine.
Une précision d'importance s'impose donc ici. Le langage a
longtemps été perçu essentiellement comme support d'une activité mentale : Saussure
affirme ainsi que la langue représente " la pensée organisée dans la matière
phonique " (Ferdinand de SAUSSURE, Cours de linguistique générale, Paris,
Tullio, 1972, p. 155).
Pour Dan Sperber et Deirdre Wilson, communication verbale et pensée ne sont
plus de même nature : la pensée est une computation mentale de l'univers environnant
- bien plus riche que de " simples énoncés linguistiques ", puisque le message
linguistique n'est qu'une représentation incomplète des pensées du locuteur
qui doit être recomposée et complétée par l'auditeur. " En rédigeant ce livre
nous n'avons pas littéralement mis nos pensées sur du papier. Ce que nous avons
mis sur le papier, ce sont de petites marques noires, dont vous avez en ce moment
une copie sous les yeux. Quant à nos pensées, elles sont restées là où elles
ont toujours été : dans nos cerveaux ". (D. SPERBER et D. WILSON, p. 11).
Et de telles pensées ne peuvent jamais être totalement recomposées puisque locuteur
et auditeur ne partagent jamais de connaissance mutuelle absolue, ni une expérience
identique du monde.
C'est sur ces bases que Dan Sperber et Deirdre Wilson vont développer leur théorie
de la pertinence.
Un premier point est la définition donnée pour la Situation (que
les auteurs appellent contexte) :
- " Il ne s'agit pas de ce qui est effectivement, mais de ce que les interlocuteurs
pensent sur la réalité
- " Pas simplement de ce qu'ils croient vrai, mais de ce à quoi ils accordent
un degré quelconque de plausibilité, c'est-à-dire de leurs hypothèses
- " Ces hypothèses ne sont pas seulement celles qu'ils ont consciemment à l'esprit
au moment de la parole, mais aussi celles qu'ils peuvent mobiliser, notamment
par inférence à partir d'autres hypothèses
- " Enfin, ce qui importe pour la communication, ce sont - parmi ces hypothèses
- celles qui sont tenues pour mutuellement manifestes : chacun est censé être
capable de les faire, pense qu'elles sont attribuables aussi à l'autre, et que
l'autre sait qu'il le sait"
Un second moment est fondamental dans la théorie : la définition
de la pertinence. Elle est elle-même relative aux notions de coûts et d'effets
cognitifs. Le coût est l'effort nécessaire à l'interprétation. Et l'effet cognitif
d'une proposition dans un contexte donné est l'ensemble de propositions que
l'on peut inférer d'elle quand elle est jointe à un contexte, et que l'on n'inférerait
pas du seul contexte. Par exemple, si un contexte contient à la fois l'idée
que Jean-Marie Le Pen viendra sur un plateau télévisé, et que Jacques Chirac
et Jean-Marie Le Pen ne peuvent se voir sans se disputer, alors l'annonce que
Jacques Chirac viendra comporte, dans son effet cognitif, le pronostic d'une
dispute.
On caractérise alors la pertinence en disant qu'elle est d'autant plus grande
- étant donné un certain effet cognitif - que le coût pour l'obtenir (le nombre
de déductions logiques devant être opérées) est plus faible, et d'autant plus
grande - une fois fixé un coût - que l'effet obtenu est plus grand.
Ainsi caractérisée, la pertinence permet de prévoir l'interprétation d'un énoncé
dans un contexte donné. Celle-ci est définie comme l'ensemble des propositions
inférables de l'énoncé et qui le rendent le plus pertinent possible. Donc, en
réponse à " Jacques Chirac est-il de droite ? ", l'énoncé " Il n'aime pas les
socialistes " sera compris comme " Il est de droite " parce qu'en tirant cette
conséquence dans ce contexte, on donne à l'énoncé, pour le moindre coût de traitement,
les effets cognitifs les plus importants : on lui donne donc cette pertinence
optimale dont l'interprétant suppose toujours qu'elle est visée par le locuteur.
Enfin - c'est le dernier point - la pertinence répond au problème
crucial de déterminer, dans l'ensemble des hypothèses mutuellement manifestes,
celles que les interlocuteurs choisiront pour constituer le contexte où l'énoncé
doit être interprété.
On choisit le sous-ensemble d'hypothèses qui attribuent à l'énoncé la plus grande
pertinence en produisant, par les inférences les moins chères, le plus d'effets
cognitifs. Les auteurs parviennent ainsi à rendre compte du fait fondamental
signalé plus haut : l'énoncé sert à constituer la situation même dans laquelle
il doit être interprété.
Par la suite, Rodolphe Ghiglione et Alain Trognon (Où va la pragmatique ? De la pragmatique à la psychologie sociale, Presses Universitaires de Grenoble, 1993), développeront l'idée selon laquelle communiquer c'est produire et interpréter des indices dont le langage est porteur : le locuteur fournit par son énoncé une expression interprétative d'une de ses pensées, et l'auditeur construit sur la base de cet énoncé une hypothèse interprétative portant sur l'intention informative du locuteur. Rodolphe Ghiglione et Alain Trognon s'alignent là explicitement sur les travaux de Dan Sperber et Deirdre Wilson. Mais ici le principe communicationnel et/ou informatif de l'usage langagier n'est pas questionné.
Les pragmaticiens modernes, à l'instar de Dan Sperber et Deirdre Wilson - s'inspirant des travaux de John L. Austin - ont donc tenté de mettre à jour plus explicitement les normes implicites qui présidaient à la communication verbale et de montrer comment elles intervenaient dans l'interprétation des énoncés.
Gwenolé Fortin (Docteur en Sciences
du Langage, Chercheur associé à l'Université de Rennes 2),
janvier 2007
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