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Michael SANDEL, Le
libéralisme et les limites de la justice, Seuil, Paris, 1999
Le livre de
Michael Sandel, Liberalism and the Limits of Justice, dont l'édition
originale en anglais date de 1982, est une des œuvres-clefs qui a inauguré le
débat entre libéraux et communautariens. Près de vingt ans après sa première
parution, les lecteurs francophones peuvent enfin le découvrir en traduction
française, accompagné d'un article de 1994 qui a été retravaillé et qui fait
figure de réponse au Political Liberalism (1993, trad.fr. 1995) de John
Rawls. Confié aux bons soins de Jean-Fabien Spitz, observateur avisé de la discussion
anglo-américaine, le travail de traduction rend fidèlement le livre de M. Sandel.
Avec Charles
Taylor, Alasdair MacIntyre et Michael Walzer, Michael Sandel est l'un des principaux
représentants du communautarisme philosophique. Renouant avec une forme de critique
de l'individualisme libéral qui, dans les années soixante, trouvait plutôt sa
source d'inspiration chez Karl Marx, les philosophes communautariens des années
quatre-vingt ont tenté par leurs critiques de mettre en exergue ce qu'ils considèrent
comme étant des faiblesses minant les fondements mêmes du libéralisme. S'inspirant
plutôt pour leur compte d'Aristote et de G.W.F. Hegel, ils soulignent le caractère
constitutif des liens sociaux pour l'identité des personnes. Dans cette optique,
les fins que poursuivent les individus sont en quelque sorte déjà données par
le contexte. Dès lors, l'identité de l'individu se manifeste plutôt par une
forme de compréhension de soi révélant des attachements communautaires préalables
que par des choix volontaires individuels. Alors que, selon Sandel, la question
morale typique de l'agent au sens libéral est " Quelles fins vais-je choisir
? ", celle de l'agent au sens communautarien serait plutôt " Qui suis-je ? "
(p.99 et aussi p.226). Pour le dire brièvement, le sujet communautarien est
enraciné, alors que le sujet libéral qui peut sans cesse remettre en question
ses choix, est désincarné (ou encore " désengagé "). Pour les communautariens,
l'individu libéral est en quelque sorte le symptôme du " malaise " de la société
moderne. Certes, il est libre de choisir son genre de vie, mais il est aussi
et surtout isolé et sans contexte donneur de sens (cf. Ch.Taylor, Le Malaise
de la modernité, Cerf, 1994). Dans son ouvrage, Sandel est toutefois assez
loin des bilans très généraux sur la nature et les causes d'un prétendu " malaise
de la modernité ". Son entreprise consiste plutôt à traquer le plus grand philosophe
politique contemporain, John Rawls, pour tenter de faire avouer à son œuvre
une conception certes voilée, mais qui n'en serait pas moins détectable, d'un
individu libéral désincarné et conçu comme simple support d'un système de désirs.
Pour y parvenir, Sandel s'applique à reconstruire pas à pas certaines des thèses
fondamentales de la Théorie de la justice de Rawls portant sur la priorité
du juste sur le bien, la position originelle, le rejet de toute idée de mérite
préinstitutionnel, le contrat hypothétique, la conception de la communauté.
Sandel considère
l'œuvre de Rawls comme représentant la forme contemporaine la plus éminente
de ce qu'il appelle le " libéralisme déontologique " (pp.38-39), c'est-à-dire
de cette forme de libéralisme affirmant la primauté de la justice et visant
à garantir l'inviolabilité de certains droits individuels. S'agissant de l'idée
de priorité du juste sur le bien, Sandel souligne qu'il convient d'en distinguer
deux sens différents. Au sens moral, le respect de la pluralité et de la distinction
entre les personnes nous contraint à considérer certains droits individuels
comme inviolables. C'est là une thèse que Rawls développe en opposition à l'utilitarisme.
Le juste est prioritaire au sens où les considérations relatives au bien-être
agrégé des individus ne peuvent jamais justifier le sacrifice de (ou avoir la
priorité sur) certains droits individuels. En accord avec une telle interprétation,
Sandel considère comme erronée une conception du communautarisme qui défendrait
l'idée que les droits "devraient se fonder sur les valeurs ou les préférences
dominantes dans une société donnée à un moment donné." (p.270, voir aussi p.12).
En tous les cas, si c'était effectivement ce que l'on devrait entendre par communautarisme,
Sandel ne se reconnaîtrait pas sous cette étiquette. A ses yeux, ainsi qu'il
le précise davantage dans la préface et l'article ajoutés à son texte originel,
la vraie controverse entre libéraux et communautariens porte plutôt sur la seconde
interprétation de la priorité du juste sur le bien. En voici la teneur : au
sens épistémologique, la priorité du juste signifie que "la justification des
principes de justice spécifiant nos droits ne dépend d'aucune conception particulière
de la vie bonne." (p.269, voir éga. p.13 et p.43). La justice doit donc être
déduite de manière indépendante de toute conception du bien. Le souhait de respecter
l'égalité morale et l'autonomie des individus engage Rawls à fournir une justification
neutre des principes de justice et à considérer une telle conception de la justice
comme la "première vertu des institutions sociales" (Théorie de la
justice, § 1, p.29, nous citons d'après la traduction française). Car, si
les principes de justice devaient présupposer une conception particulière du
bien, ils serviraient alors à imposer la conception du bien de certains individus
à d'autres individus.
Sandel estime
que "pour que la justice soit la première des vertus, il faut que certaines
choses soient vraies à propos de nous. Il faut que nous soyons des créatures
d'un certain genre, et que nous soyons liés au contexte humain d'une certaine
manière. Nous devons être situés à une certaine distance du contexte dans lequel
nous sommes placés (…)." (p.255). Historiquement, c'est Emmanuel Kant qui fournit
à cet égard une première formulation de la position déontolgique. D'un point
de vue pratique, le sujet transcendantal est pour Kant un présupposé nécessaire
de la liberté, car seul un sujet conçu comme indépendant et antérieur aux déterminations
du monde sensible peut échapper à l'hétéronomie. Seuls les choix d'un être qui
n'est pas entièrement empirique peuvent être autonomes. En conséquence, Kant
considère que "la société est disposée au mieux lorsqu'elle est gouvernée par
des principes ne présupposant aucune conception particulière du bien" (p.34).
Car sinon elle ne respecterait pas l'autonomie des individus et les traiterait
comme des objets (ou moyens) plutôt que comme des sujets (ou fins). Ainsi la
thèse de la primauté de la justice tire son origine de l'idéalisme transcendantal
kantien. Mais, Rawls n'est kantien que par l'analogie de certains de ses arguments
avec ceux de Kant et non au sens propre. Sa démarche consisterait à maintenir
la thèse kantienne de la primauté de la justice tout en évacuant son fondement
métaphysique (le postulat du sujet transcendantal) au profit d'un fondement
empirique de type humien (the circumstances of justice). Selon Sandel, l'idée
de position originelle constituerait donc "la réponse de Rawls à Kant" (p. 53).
Mais, cette entreprise ne parviendrait pas à surmonter les inévitables tensions
naissant de références à la fois kantiennes et humiennes.
Tel qu'il
le reconstruit, le moi rawlsien est selon Sandel "dépouillé de tous les attributs
qui lui sont donnés de manière contingente, [il] acquiert une sorte de statut
supra-empirique [et est] essentiellement désencombré, défini à l'avance, et
donné antérieurement à ses propres fins" (p.147). Parmi d'autres, deux thèses-clefs
de la Théorie de la justice nous donneraient des indices fiables
quant à une telle conception de la personne. En premier lieu : le rejet
par Rawls de toute idée de mérite préinstitutionnel. Selon un argument intuitif
de Rawls, l'individu ne mérite pas davantage les talents naturels qu'il possède
de naissance que les circonstances sociales qui ont marqué ses débuts dans l'existence.
D'un point de vue moral, l'un et l'autre facteurs sont tout aussi arbitraires
(cf. TJ, § 12, p.104). Sandel en conclut dès lors que "dans l'analyse rawlsienne,
toutes les propriétés naturelles sont contingentes et, en principe, détachables
du moi" (p.126). La priorité du moi sur ses fins (ses propriétés, etc.) qui
est parallèle et sert à fonder à la manière de Kant la priorité du juste sur
le bien, introduirait incidemment l'idée d'un moi constitué antérieurement et
indépendamment de ses fins. Une seconde thèse de Rawls peut être avancée pour
étayer cette reconstruction d'un moi présentant de grandes similitudes avec
le sujet transcendantal kantien. Il s'agit du postulat d'indifférence mutuelle
entre les partenaires de la position originelle. Selon Sandel, ce postulat signale
avant tout les frontières qui, sur le plan cognitif, séparent la pluralité des
individus. Rawls semble ainsi se placer dans la tradition de l'antipaternalisme
libéral, concevant l'individu comme étant en principe toujours le mieux à même
de connaître son propre bien. Les attachements qui, au sein d'une communauté
(famille, village, nation), peuvent lier un individu à autrui, ne jouent donc
aucun rôle constitutif dans l'identité de la personne. De manière assez polémique,
Sandel en conclut que, dans une société ordonnée selon les principes du libéralisme
déontologique, "les citoyens sont non pas des égoïstes mais des étrangers parfois
bienveillants". La primauté de la justice se trouverait finalement justifiée
par le fait que "nous ne nous connaissons pas assez les uns les autres (…) pour
nous gouverner ensemble par la seule règle du bien commun." (p.265).
Alain
BOYER (Université de Fribourg, Suisse), août 2003
(Recension parue dans Freiburger Zeitschrift für Philosophie
und Theologie,
48.Band / Heft 1/2, 2001)
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