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Pierre ROSANVALLON, La question syndicale - Histoire et avenir d'une forme sociale, Calman-Lévy, Paris, 1987
La "question syndicale" à laquelle Pierre Rosanvallon tente de répondre est celle de l'affaiblissement spectaculaire des syndicats en France à partir du milieu des années 1970. Ce déclin se manifeste concrètement par la fonte accélérée du nombre de leurs adhérents. Selon Rosanvallon, "on peut estimer que les syndicats français ont globalement vu leur nombre d'adhérents chuter de plus de 50 % entre 1976 et 1988", ce qui correspond à un passage du taux de syndicalisation de 20 à 9 %.
- la solidarité à l'intérieur du groupe représenté et la lutte pour une plus
grande justice sociale.
Le principal apport de sa première partie, consacrée aux "usages" du syndicalisme,
est de faire ressortir le recentrage du syndicalisme autour du rôle "d'agence
sociale". Le triple mouvement d'institutionnalisation des syndicats (qui sont
représentés dans un nombre toujours croissant d'organismes consultatifs ou de
gestion), de banalisation de la forme syndicale, (qui s'étend par exemple aux
associations de défense des consommateurs ou de l'environnement), et de montée
de l'individualisme dans la société concourent à faire perdre au syndicalisme
sa dimension de "mouvement social".
La deuxième partie débute par un rappel historique de la naissance
Une fois encore, dans sa troisième partie, Rosanvallon part d'un rappel
historique. Les syndicats ont joué un double rôle, identitaire et intégrateur
pour les salariés, sur le modèle du prolétariat ouvrier. Mais cette fonction
reposait sur le paradigme "eux et nous", qui n'a cessé de s'effriter. Rosanvallon
note en particulier que la distinction outsiders/insiders, dont les syndicats
ont dû progressivement admettre la pertinence, est un coin conceptuel enfoncé
dans le discours syndical. Ce mouvement se conjugue avec d'une part le ralentissement
de la croissance et d'autre part le recul idéologique de l'idée révolutionnaire
pour engendrer une crise syndicale plus grave que celle des autres pays industrialisés
et qui prend la figure d'une véritable "crise morale du syndicalisme". Individualisme
croissant dans la société et fracture outsiders/insiders illustrée par la maxime
syndicale "il ne faut pas déshabiller Pierre pour habiller Paul" n'ont pas permis
au syndicalisme de prendre à temps la mesure de la montée des exclusions.
La solution est là d'opérer le "passage d'une approche mécanique" d'une solidarité appuyée sur une appartenance sociale, à "une approche contractuelle" permettant de prendre en compte la nouvelle "autonomie démocratique" à l'oeuvre dans le corps social. La conséquence en est que "le syndicat ne peut plus se définir uniquement comme une force de revendication", mais "ne [doit] pas hésiter à se considérer comme une puissance d'arbitrage social, à l'intérieur même de la population salariée", ce qui permettra de répondre aux faits que les grèves revêtent de plus en plus souvent un aspect corporatiste, ne concernant, au sein d'une même entreprise, qu'une catégorie particulière de salariés. Pour Rosanvallon, la puissance sociale reposera désormais sur une forme "d'auto-contrainte", à l'image du rôle de la FNSEA. Le syndicalisme doit donc retrouver sa vitalité en passant "de la représentation à l'implication" des salariés.
Quelle légitimité pour les
syndicats ?
Ces évolutions dans la forme et les fonctions de l'action syndicale amènent
Rosanvallon à examiner, dans une dernière partie, les modes de légitimation
des syndicats. L'affirmation d'une perte de légitimité des syndicats est trop
générale pour être signifiante. En réalité, la remise en cause de la summa divisio
représentation politique/représentation sociale, notamment à l'occasion de l'alternance
de 1981, a ébranlé les bases de cette légitimité, ce qui a amené les syndicats
à s'aligner sur une légitimité de type électoral qu'ils avaient pourtant longtemps
contestée. Rosanvallon rappelle les étapes de cette lutte contre le "démocratisme"
dans lequel on ne retrouverait pas la légitimité "essentielle" du syndicat.
De la même façon, la CGT tente de s'opposer, après-guerre, au pluralisme syndical,
à la représentation proportionnelle au sein des entreprises et, plus récemment,
au référendum d'entreprise.
Parallèlement, la notion de représentativité syndicale provoque un malaise qui va croissant avec la baisse du nombre d'adhérents. Ainsi, la loi a établi une "présomption irréfragable de représentativité" des syndicats, indépendamment de leur nombre d'adhérents. Rosanvallon critique à cette occasion certains aspects du droit social, "particulièrement flous", qui créent une confusion: ainsi, les délégués du personnel, élus, ne sont pas nécessairement représentatifs, tandis que la section syndicale d'entreprise est représentative mais non élue. La légitimité syndicale s'est trouvée ébranlée, outre cette indéfinition croissante de la notion de représentation sociale, par la tendance au glissement des négociations du niveau de la branche vers celui de l'entreprise, et par l'évolution des conditions d'organisation des mouvements sociaux (recours de plus en plus fréquent aux votes lors des conflits). La "démocratisation" du syndicalisme est "à la fois inéluctable et problématique", écrit Rosanvallon.
L'ouvrage se termine par un examen de l'attitude des principales centrales face à ces évolutions: FO en a bien vu les dangers et s'y est toujours opposée, mais sans avoir les moyens d'en arrêter la progression. La CGT a adopté une attitude plus "tactique" et passive. Enfin, la CFDT a joué le jeu des transformations du syndicalisme, sans en avoir nécessairement retiré d'avantage. En conclusion, Rosanvallon note que ce défi lancé au syndicalisme vaut aussi chez nos partenaires européens.
L'ouvrage de Pierre Rosanvallon présente à bien des égards les défauts de ses qualités: celles d'une analyse incisive adossée à une perspective historique. Il souffre de ce point de vue d'avoir été écrit il y a près de quinze ans. L'auteur n'en renie pas, dans son avant-propos de 1998, les conclusions. De fait, celles-ci convergent avec régularité vers l'idée centrale: le syndicalisme ne souffre pas d'un manque d'adaptation à un monde qui a changé, c'est l'idée même d'action et de représentation syndicales qui s'est transformée. L'auteur a le mérite de dire franchement l'impossibilité d'un retour aux pratiques antérieures du syndicalisme, et la gravité de la remise en cause actuelle.
On peut regretter cependant que les pistes d'évolution offertes au syndicalisme, celles d'un rôle d'avocat-conseil et de modérateur des positions des salariés, ne soient pas plus détaillées dans ce livre. On partagera volontiers l'analyse de l'auteur sur le caractère antidémocratique, et, en tant que tel, archaïque, du syndicalisme d'action directe et de son héritage si particulier à la France. Mais soulever son inadéquation aux attentes actuelles des salariés ne répond en rien à la difficulté qui attend tous les réformateurs: "Que faire?". On peut de ce point de vue peut-être reprocher à l'auteur de se heurter à la même difficulté que son sujet d'étude: en expliquant l'affaiblissement du syndicalisme, en fin de compte, avant tout par la baisse de la cohésion de classe, Rosanvallon s'inscrit lui-même dans cette perspective intellectuelle qui unit, plus ou moins consciemment, salariat et prolétariat, alors qu'il appelle parallèlement à son dépassement.
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