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Bjarne MELKEVIK, Réflexions
sur la philosophie du droit,
L'Harmattan- Les Presses de l'Université Laval, Québec,
Canada, 2000
Voici un livre concis et original. Bjarne Melkevik, professeur à l'Université Laval (Québec), y soulève des questions théoriques fondamentales, qu'il adresse à un ensemble de traditions juridiques différentes (québécoise, européenne, chinoise). Il propose également des commentaires sur les thèses de certains théoriciens du droit.
La philosophie du droit au Canada a été en grande partie dominée, durant les vingt-cinq dernières années, par les travaux des philosophes états-uniens John Rawls et Ronald Dworkin. B. Melkevik choisit pour sa part d'examiner les œuvres de Will Kymlicka, Michel Villey, Friedrich Hayek et Karl Marx. Le succès des œuvres de J. Rawls et de R. Dworkin relève, selon B. Melkevik, d'une mode passagère : celle du "droit éthique", ce "droit naturel retricoté en éthique". Cette formule est à l'image du livre de B. Melkevik : simple et ramassé, l'ouvrage ne craint pas la polémique.
Autre trait caractéristique : le subjectivisme ouvertement revendiqué de l'auteur. Celui-ci ne dissimule pas le rôle des rencontres et des expériences personnelles dans l'élaboration de sa réflexion philosophique - ainsi évoque-t-il par exemple un souvenir d'étudiant : celui de sa première rencontre avec le professeur Michel Villey, qui enseignait alors le thomisme dans une faculté de droit.
Subjectivisme… ou militantisme
? Il est à noter que B. Melkevik met plus ou moins l'accent, selon ses propres
penchants, sur les liens qui unissent telle ou telle construction intellectuelle
avec des événements historiques majeurs. Ainsi écrit-il, à la fin de son analyse
critique de l'œuvre de Friedrich A. Hayek : "niant toute logique de cause à
effet, nous ne pouvons que remarquer que le hayékianisme servait le coup d'Etat
de Pinochet au Chili en 1973, de même qu'à la même époque, il désarmait les
libéraux devant les autres dictatures en Argentine, au Brésil, etc." (p. 151).
Mais lorsqu'il en vient à la conception du droit de K. Marx, B. Melkevik juge
que le fait "que le marxisme historique (c'est-à-dire les façons d'introduire
différents paradigmes philosophiques en se servant du nom de Marx) ait choisi
des chemins différents de ceux indiqués par Marx lui-même n'a maintenant plus
besoin d'être souligné" (p. 168).
Est-ce à dire que le goulag stalinien a eu besoin d'être associé au marxisme
historique dans le passé, mais que ce n'est plus nécessaire à présent ? Pourquoi
certaines interprétations de l'œuvre de Hayek pourraient-elles être associées
aux crimes de Pinochet, tandis que celles de Marx devraient plutôt être dissociées
des programmes du régime soviétique ? La réponse de B. Melkevik ne semble guère
convaincante : "Le 'marxisme' comme 'conception du monde', comme 'idéologie',
est fabriqué par Engels ; le 'matérialisme historique', par Bernstein et Kautsky
; le matérialisme dialectique, par Plékhanov ; et ainsi de suite" (p. 153).
Ainsi de suite ? Jusqu'où ? Jusqu'à qui ? Le livre n'apporte aucune réponse
à ces questions.
Sous le terme de "positivisme scientifique", B. Melkevik désigne - et condamne - l'effort pour épurer le droit de toute référence à la société ou à la politique. Selon lui, le projet juridique moderne est assimilable à la démocratie, donc à une certaine pratique politique. B. Melkevik est un philosophe du droit engagé, comme l'étaient, dans un certains sens, son maître M. Villey. Si celui-ci a développé une "philosophie chrétienne de la nature du droit" - selon l'expression de B. Melkevik (p. 122) -, son disciple canadien se propose de construire une philosophie politique de la nature du droit. Philosophie laïque, certes, mais inséparable d'un ensemble de convictions morales et politiques, que B. Melkevik résume en invoquant l'idée de "solidarité". Tous les philosophes du droit sont-ils politiquement engagés à l'intérieur même de leurs théories ? "Certainement oui", répondra B. Melkevik. Mais le sont-ils tous au même titre et au même degré ? "Certainement non" répondons-nous en pensant aux modèles logiques et épistémologiques d'Aristote, Leibniz, Kant, Kelsen, von Wright ou Luhmann.
La transparence est, selon celui-ci, un trait caractéristique du projet juridique
moderne : "c'est dans l'espace public, écrit-il, que le 'poids' ou la 'valeur'
à attribuer à chaque argument et à chaque raison doit être débattu et réglé
au vu et au su de tous" (p. 15). On ne réfutera jamais le point de vue de B.
Melkevik à travers la simple description de certains systèmes juridiques. Car
cette proposition n'est pas une description neutre des systèmes juridiques modernes
: l'objectif poursuivi n'est pas de montrer le caractère non juridique de toute
décision opaque, mais de critiquer politiquement le manque de transparence -
à la manière de K. Marx lorsque celui-ci s'efforçait de dénoncer les principes
du droit bourgeois.
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