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Will KYMLICKA, Les théories de la justice: Une introduction,
La Découverte, Paris, 1999

 

La traduction du livre de W. Kymlicka, dont la première édition en anglais est parue sous le titre Contemporary Political Philosophy: An Introduction date de 1990, rend enfin accessible en français un ouvrage d'introduction aux débats anglo-saxons de philosophie politique. D'une facture remarquable, le livre de W. Kymlicka donne un aperçu très saisissant de la richesse et de la diversité de la discussion postérieure à la parution en 1971 de A Theory of Justice de John Rawls. L'oeuvre de J. Rawls, de même que dans une moindre mesure celle de Ronald Dworkin, sert d'ailleurs de fil rouge, de contrepoint, à l'examen successif des principales thèses des utilitaristes (chap. 1), des libertariens (chap. 3), des marxistes (chap. 4), des communautariens (chap. 5) et des féministes (chap. 6), le chapitre 2 étant précisément consacré à la présentation des versions respectives de la théorie de la justice de ces deux grandes figures du libéralisme que sont J. Rawls et R. Dworkin.

Le travail de traduction mené par Marc Saint-Upéry sert agréablement l'ouvrage de W. Kymlicka dont il restitue en français la cohérence et la clarté, à la différence de certaines traductions récentes qui contribuent plutôt à obscurcir le texte original. Nous n'aurons sur ce point qu'un seul regret: la traduction française ne reprend malheureusement pas l'index de l'édition originale pourtant bien utile.

M. Saint-Upéry a bien sûr pu tirer profit des traductions existantes comme par exemple celles de l'oeuvre de J. Rawls réalisées par Catherine Audard qui est par ailleurs l'une des principales spécialistes francophones de la philosophie politique anglo-saxonne. Outre C. Audard, peu nombreux sont les philosophes francophones continentaux à posséder une connaissance étendue des débats anglo-saxons dans le domaine de la théorie politique. L'un des rares ouvrages en français qui puisse être cité comme présentant quelques similitudes avec celui de W. Kymlicka, est le recueil d'articles de Philippe Van Parijs publié sous le titre Qu'est-ce qu'une société juste? Introduction à la pratique de la philosophie politique (Seuil / La couleur des idées, 1991). Toutefois, Ph. Van Parijs n'y évoque que brièvement la controverse entre libéraux et communautariens et ne dit mot des critiques féministes à l'encontre des théories de la justice. Son ouvrage est centré sur l'utilitarisme, J. Rawls, le marxisme et le libertarisme.

L'ouvrage d'introduction de W. Kymlicka a ainsi l'avantage décisif de constituer une présentation très complète, même si non exhaustive (on notera au passage l'absence du républicanisme de Q. Skinner, P. Pettit, etc.), des principaux courants et enjeux de la philosophie politique anglo-saxonne de la fin du vingtième siècle. Mais surtout, et c'est là sans doute la principale qualité de son livre, W. Kymlicka ne se limite pas à un simple inventaire. Il rend compte d'un débat vivant et en reconstruit la dynamique, démontrant in vivo comment se pratique la philosophie politique de style analytique.

Philosophe canadien qui s'est fait connaître dès la fin des années quatre-vingt par des contributions décisives au débat sur le multiculturalisme, W. Kymlicka est un des philosophes libéraux les plus proéminents de nos jours. Marqué par la théorie de la justice élaborée par J. Rawls, il tente de trouver une voie médiane entre libéralisme et communautarisme ou, tout au moins, de réviser la théorie politique libérale en prenant en compte certaines critiques communautariennes. Kymlicka s'est particulièrement fait connaître en défendant le principe d'une reconnaissance par l'Etat libéral de droits culturels collectifs pour les minorités culturelles (voir à ce propos: Liberalism, Community and Culture, OUP, 1989, et Multicultural Citizenship, OUP, 1995), démarche qui revêt évidemment une importance singulière en Amérique du Nord s'agissant des minorités culturelles autochtones, mais qui pourrait également trouver un champ d'application privilégié en Europe de l'Est par exemple. Récemment, dans Finding Our Way: Rethinking Ethnocultural Relations in Canada (OUP, 1998), il proposait un bilan de l'expérience muluticulturelle canadienne et examinait entre autres les politiques d'intégration des minorités immigrées. Cette thématique du multiculturalisme (ou, autrement dit, du pluralisme culturel) dont Kymlicka s'est fait l'un des principaux spécialistes, n'intervient toutefois qu'indirectement dans l'ouvrage qui nous occupe. Cependant, elle mérite d'être signalée dans la mesure où, depuis le milieu des années quatre-vingt, elle constitue l'un des principaux thèmes de discussion se situant dans le prolongement du débat libéraux / communautariens.

Si l'on reprend l'ouvrage de Kymlicka au fil de ses chapitres, force est de constater tout d'abord le remarquable emboîtement argumentatif de ses différentes parties. Toutefois, le premier chapitre pâtit quelque peu de cette belle construction d'ensemble en donnant un aperçu peut-être un peu partial de l'utilitarisme. Pour l'essentiel, il reprend les critiques de l'utilitarisme de J. Rawls et B. Williams.

A la suite de Rawls, Kymlicka présente l'utilitarisme comme fonctionnant dans notre société " comme une espèce d'arrière-fond idéologique tacite " (p.17). Alors qu'à l'origine (chez J. Bentham, J.S. Mill, etc.), l'utilitarisme " se caractérisait par sa critique radicale de la société anglaise " (p.57), cette doctrine réformiste semble bien avoir fourni au vingtième siècle une justification au conformisme. Kymlicka distingue deux types d'arguments en faveur de la maximisation de l'utilité, si l'on conçoit celle-ci comme un " critère de la validité morale " (p.41): (1) L'utilitarisme prend en compte de manière égale les intérêts de chacun. C'est alors une doctrine égalitariste pour laquelle la maximisation de l'utilité n'est que dérivée. (2) L'utilitarisme est une doctrine téléologique qui considère comme prioritaire la maximisation du bien et non plus l'égale considération des intérêts de chacun. En ce cas, les êtres humains sont perçus " comme des producteurs ou des consommateurs potentiels du bien à maximiser, et notre obligation morale concerne ce bien, et non pas les individus " (p.46). Mais, du coup, l'utilitarisme n'est plus véritablement une doctrine morale.

J. Rawls (TJ, §§ 5-6) juge que l'utilitarisme est fondamentalement une théorie du type (2) et présente sa propre théorie comme une alternative globale à l'utilitarisme dans la mesure où elle est fondée sur la priorité du juste sur le bien. Mais, selon Kymlicka, même si, par hypothèse, l'on devait admettre la version (1) de l'utilitarisme comme une forme de moralité plausible, elle se verrait confrontée à des difficultés qu'elle ne pourrait résoudre de façon satisfaisante. Car, l'utilitarisme peine à reconnaître la valeur des relations privilégiées et interprète l'égalité de traitement comme " l'agrégation des préférences préexistantes " (p. 54). Ainsi, les préférences externes des individus (i.e. celles qui portent sur les biens dont devrait disposer autrui) sont prises en compte dans le calcul de l'utilité, même si elles sont discriminatoires (p.ex. si elles impliquent que les personnes de couleur ne devraient pas disposer des mêmes ressources que les autres). Il en va de même des préférences égoïstes (p.ex.: prétendre aux quelques biens de son voisin vivant dans la misère, alors qu'on vit soi-même déjà dans l'opulence). Selon Kymlicka, ce sont là les conséquences paradoxales du respect des préférences de chacun défendu par l'utilitarisme.

Kymlicka considère qu'il manque à l'utilitarisme une " théorie des justes parts " lui permettant d'exclure certaines préférences illégitimes et garantissant effectivement à chacun une égale considération. Rawls satisfait à cette exigence dans la mesure où, dans la position originelle, les individus placés sous le voile d'ignorance ne prendraient jamais le risque d'être le jouet des préférences égoïstes ou discriminatoires d'autrui, si l'on suppose que ce sont des agents rationnels. Car, ignorant leur place dans la collectivité, ils ne peuvent choisir que des principes qui garantissent à chacun une égale considération, ce chacun pouvant être eux-mêmes. Dès lors, la théorie de la justice de Rawls vise à compenser les inégalités non méritées, c'est-à-dire celles qui n'ont pas de pertinence morale dans la mesure où elles sont le fruit de circonstances qui échappent au contrôle des individus (p.ex. les origines sociales ou ethniques). Toutefois, Rawls ne prévoit pas de compenser les handicaps naturels et ne distingue pas clairement " les inégalités qui découlent de choix différents de celles qui découlent de circonstances différentes " (p.101). La théorie de R. Dworkin qui repose sur un système d'enchères et d'assurance, tente de répondre à ces difficultés de façon plus satisfaisante, tout en soulignant les limites de ce qu'il est possible de faire. En effet, il existe une tension entre le souhait de tenir compte "des différences d'aspirations" des individus et le souhait de compenser les inégalités de circonstances dans leur situation initiale (p.99). On ne peut qu'aspirer à trouver la moins mauvaise solution sans jamais parvenir à une solution totalement fidèle à l'idéal.

Les libertariens déplacent le problème de la question de la correction des inégalités non méritées à celui du respect des droits de propriété. Ils ont pour caractéristique commune d'accepter les mécanismes du marché comme intrinsèquement justes et de rejeter toute idée de fiscalité redistributive. Dans le chapitre qu'il leur consacre, Kymlicka se concentre pour l'essentiel sur les thèses de R. Nozick. Toute fiscalité redistributive aux dépens des plus aptes et au bénéfice des plus défavorisés impliquerait aux yeux de Nozick de ne pas respecter l'égalité morale des individus. Reprenant la formule kantienne, Nozick juge en effet que pour considérer les individus comme des "fins en soi" et non comme de simples moyens, il faut reconnaître en chacun le seul propriétaire légitime de soi-même, de ses capacités, ainsi que des ressources auxquelles il a pu accéder grâce à ses capacités. Dès lors, les droits de propriété que détient un individu deviennent absolus. Toute intervention coercitive de l'Etat portant atteinte à ces propriétés est considérée comme abusive, parce qu'irrespectueuse de la " propriété de soi " et de ses capacités de chaque individu.

Si Kymlicka a choisi de présenter successivement les points de vue des libertariens et des marxistes, c'est que, même s'ils défendent des thèses diamétralement opposées, ils partagent certains traits philosophiques communs. Cela est évident s'agissant d'un des aspects fondamentaux du marxisme, sa théorie de l'exploitation. Par exploitation, les marxistes entendent le mécanisme par lequel le capitaliste s'approprie une partie de la plus-value produite par le travail de l'ouvrier. Toutefois, considérer l'exploitation comme l'archétype de l'injustice, ainsi que c'est le cas pour le marxisme classique, implique de se référer explicitement ou non à quelque chose comme l'idée libertarienne de "propriété de soi". Car, l'ouvrier est de ce point de vue le seul propriétaire légitime de ce qu'il produit, puisqu'il est le seul propriétaire légitime de soi et de ses capacités. Ainsi que le démontre Kymlicka, les marxistes analytiques anglo-saxons - au premier rang desquels G.A. Cohen et J. Roemer - ont tenté de reconstruire différents volets de la théorie marxiste (la théorie de l'exploitation, de l'aliénation, des besoins). Toutefois, Kymlicka juge qu'ils butent sur des difficultés qui tiennent à leur présupposé initial quant à la "centralité du travail" et de la production des ressources plutôt que de la distribution (p.215). De ce fait, ils peinent à reconnaître en théorie nombre d'injustices qui ne sont pas uniquement générées par des rapports salariaux oppressifs. Dans la société moderne, c'est le cas des injustices dont peuvent être l'objet certains groupes ethniques, les mères célibataires, les immigrés, les homosexuels, les handicapés et les personnes âgées.

Comme on le voit, utilitaristes, libéraux, libertariens et marxistes divergent quant à la façon dont il convient de considérer les individus comme des égaux. Cette question essentielle traverse l'ensemble de l'ouvrage de Kymlicka jusqu'au chapitre final consacré au féminisme. En effet, les féministes ont mis le doigt sur une inconséquence commise par la plupart des philosophes politiques qui consiste à négliger les injustices induites par la différenciation traditionnelle des rôles sexuels. Afin de garantir l'égalité entre les sexes, ils se sont généralement contentés de faire appel au "critère de différence" en vertu duquel les seules discriminations acceptées sont celles qui se fondent sur des "différences sexuelles pertinentes". Sur la base d'un tel critère, on peut par exemple justifier l'existence de WC séparés ou, mieux, l'accès des femmes aux mêmes avantages que les hommes - ce qui fut le cas en particulier en matière d'éducation. Toutefois, ce critère est insatisfaisant dans la mesure où il ne fait que rendre possible en droit l'accès à toutes les positions sociales sans résorber pour autant d'importants foyers d'inégalité. Pour les féministes, il faut remonter en amont aux sources de l'inégalité, soit à la conception des rôles sociaux et non pas seulement aux modalités d'accès aux positions sociales. Etant donné que les rôles ont été conçus par les hommes en fonction de leurs intérêts, ils ne prennent pas en compte les intérêts spécifiques des femmes par exemple vis-à-vis de la maternité. Dès lors, la pluplart des femmes sont toujours victimes de discriminations, même si c'est plutôt de facto que de jure.

De même que les communautariens critiquent la conception d'un " moi désengagé " (ou encore " désencombré ") présupposée par les théories libérales, les féministes soulignent que l'idéal d'autonomie de l'éthique de la justice oublie tout simplement les responsabilités des individus vis-à-vis des enfants et des personnes dépendantes. Oubli qui s'explique par le fait qu'il s'agit de responsabilités assumées, jusqu'à il y a peu, exclusivement par des femmes confinées dans la sphère privée. Dans l'exposé qu'il donne des points de vue communautariens et féministes, Kymlicka met l'accent sur les critiques qu'ils adressent à certains dogmes fondamentaux du libéralisme: la théorie de la neutralité pour les premiers, la distinction sphère privée / sphère publique pour les secondes. Très ouvert à prendre en compte ces critiques, Kymlicka présente le libéralisme comme susceptible de nombreuses et profondes révisions ce qui donne à son lecteur le sentiment qu'il n'a pas échappé à une tentation de syncrétisme philosophique sans doute propre à son entreprise.

On s'étonnera enfin que W. Kymlicka n'ait à aucun moment relevé le fait que la plupart des théoriciens de la justice restent centrés sur les sociétés occidentales, oubliant par-là même la nécessité de concevoir une justice au niveau international dans un monde de plus en plus interdépendant.

Alain Boyer (Université de Fribourg, Suisse), août 2003
(Recension parue sous une forme légèrement abrégée dans
Freiburger Zeitschrift für Philosophie und Theologie, 47.Band / Heft 1/2, 2000)


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