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Marc Fleurbaey, Théories
économiques de la justice,
Economica, Economie et statistiques avancées, Paris, 1996
En matière de justice sociale, il est parfois difficile
de saisir quels critères guident la prise de décision politique :
il semble que plus les réformes sont présentées comme inéluctables,
plus les raisons en sont difficiles à exposer.
Faut-il en imputer la responsabilité aux économistes eux-mêmes ?
Rien n'est moins sûr.
L'économie entre philosophie
et politique
"Quel est le meilleur degré d'intervention de l'Etat dans l'économie ? Comment
le barème de l'impôt sur le revenu peut-il tenir compte à la fois de l'efficacité
et de l'équité ?" Pour répondre à ce genre d'interrogations, il faut, écrit
l'économiste Marc Fleurbaey, "définir, sur une base éthique, des
critères d'évaluation des situations socio-économiques et des effets de la politique
économique".
Peut-on échapper, dans une telle entreprise, à l'emprise des passions et des
préjugés moraux et politiques ? "Le domaine des théories économiques de
la justice, dont traite le présent ouvrage, appartient à l'économie positive
et ne contient pas d'assertion normative ou prescriptive." Autrement dit, la
"répartition des tâches" dont il est question ici met
en jeu et en relation l'économie et la politique, mais aussi la philosophie.
Les composantes de l'économie
qui sont de nature positive sont diverses :
- l'explication causale proprement dite, qui analyse les mécanismes et les comportements
;
- le conseil de politique économique, qui reste sur le plan positif lorsqu'il
se formule sous la forme conditionnelle : "si l'objectif est…, alors
la meilleure politique est…"
Quant au rapport entre économie et philosophie,
il peut, selon M. Fleurbaey, se définir ainsi :
|
"Les critères permettant d'évaluer le caractère souhaitable des états socio-économiques, et permettant de formuler des objectifs pour la politique économique, ne sont pas des données premières, mais découlent de valeurs morales, ou parfois, de théories de la justice issues de la philosophie morale. Les théories philosophiques de la justice sont elles-mêmes des constructions, mais dans une certaine mesure l'économiste peut les prendre comme données. La dérivation de critères socio-économiques précis, opérationnels, à partir de ces valeurs immédiates et théories philosophiques est tâche délicate, et il n'est pas étonnant que la sphère politique s'en acquitte généralement de façon médiocre. Elaborer une théorie économique de la justice sociale consiste précisément à proposer une telle dérivation de façon rigoureuse." (p. 3) |
Le contenu de la théorie économique de la justice prendra donc une forme conditionnelle analogue à celle du conseil de politique économique : "si les valeurs et/ou les théories philosophiques retenues sont…, alors les critères et objectifs les plus fidèles à ces valeurs et/ou théories sont…". La fonction d'une théorie économique particulière est de construire un objet (un critère d'évaluation des états socio-économiques, un objectif socio-économique, une règle d'allocation) et de vérifier si cet objet satisfait ou non telle propriété énoncée par tel axiome.
"Les axiomes, écrit M. Fleurbaey,
découlent des valeurs et théories philosophiques, qu'ils visent à exprimer et
représenter, et les critères et objectifs découlent des axiomes, dans la mesure
où ils les satisfont. Ces deux étages de l'édifice, des deux types de dérivation,
correspondent à deux types de travail théorique fort différent" :
- l'interprétation (philosophie / économie), qui est un travail
positif : on peut tout à fait exprimer le degré de fidélité ou de représentativité
d'un axiome par rapport à une valeur morale sans adhérer aucunement à cette
valeur ou à l'axiome dérivé ; un axiomes peut être l'interprétation de plusieurs
théories et une théorie peut conduire à plusieurs axiomes ;
- la justification (économie / politique) des critères et objectifs
économiques à l'aide d'axiomes, qui est un travail positif également, d'analyse
logique et/ou économique.
Une théorie économique
de la justice ainsi construite se compose nécessairement des trois éléments
suivants :
- une solution ou un ensemble de solutions qui décrivent les états socio-économiques
justes, ou le degré de justice des états socio-économiques ;
- un argumentaire à deux étages : interprétation et justification ;
- un champ d'application : il s'agit soit de la société dans son ensemble,
soit de problèmes microéconomiques particuliers.
Comment évaluer et critiquer
les théories économiques, puisqu'elles se présentent elles-mêmes
comme extérieures au champ normatif ? Cette évaluation est possible,
affirme M. Fleurbaey. Il indique ainsi 5 types de questions qui sont autant
de critiques possibles pour une théorie économique de la justice :
- la critique de la sélection des valeurs ou théories est forcément
très limitée: elle consiste tout au plus dans une appréciation
comparative du rôle joué par les diverses théories morales
existantes dans la science économique ;
- la critique de la relation valeurs-axiomes joue un rôle
plus important, puisqu'elle permet d'évaluer si l'interprétation
des valeurs sous-jacentes a été bien conduite ;
- la critique de la dérivation des solutions ; "vérifier si les théorèmes
sont corrects est une tâche parfois ardue mais dont la nature est parfaitement
transparente" ;
- l'usage des contre-exemples, démarche favorite de certains les
philosophes anglo-américains : si le contre-exemple a un rôle
à jouer dans la critique des théories économiques, c'est
qu'il arrive fréquemment que l'application des valeurs à des cas particuliers
soit plus immédiate que leur application à la définition d'une solution générale ;
- enfin, l'examen du champ d'application : il faut examiner si, dans
le champ d'application qui lui est assigné, une solution n'est pas vide, la
vacuité d'une solution la rendant inopérante.
Pour éviter toute confusion entre discours normatif et discours positif, la règle à suivre est donc très simple : "dans une perspective positive, tout peut être dit à propos de la relation entre une théorie de la justice et les valeurs. C'est l'appréciation des valeurs elles-mêmes, et l'appréciation induite de la théorie, qui appartiennent au normatif".
Cette méthode permet à
M. Fleurbaey d'élaborer une classification des réponses possibles,
qui détermine à peu de chose près le plan général
de son ouvrage. Les différences entre les réponses portent sur la description
jugée pertinente des situations interindividuelles, d'une part, et sur la manière
d'agréger les variables individuelles pour en tirer un jugement global sur les
états sociaux, d'autre part. La combinaison des différents paramètres ainsi
dégagés permet de distinguer 7 solutions. Les Théories
économiques de la justice proposent une analyse comparative :
- du welfarisme (les théories économiques "du bien-être",
au premier rang desquelles l'utilitarisme),
- de l'anti-utilitarisme,
- du libertarianisme
- de la théorie marxienne de l'exploitation,
- de la théorie des jeux
- de la théorie de l'arbitrage des prétentions
- des théories de l'équité en environnement économique.
Parmi les argumentaires susceptibles d'être mobilisés par ces différentes
théories, M. Fleurbaey distingue une méthode directe et une méthode
indirecte.
La méthode directe est axiomatique : axiomes "d'impartialité",
ou "d'efficacité", ou "d'indépendance", ou "égalitaristes",
ou de "garantie minimale", ou "en contexte stratégique".
La méthode indirecte consiste à se référer à une position
idéale : il s'agit soit de la référence à un état de nature pré-institutionnel
(c'est le cas du contrat social libéral de Kolm et Gauthier) ; soit de la référence
à une situation où l'individu est pris dans les relations sociales et
où l'information disponible est soumise à un contrôle (voir
les travaux d'Harsanyi et Vickrey, de Rawls, de Dworkin). Dans ce second cas,
deux modes de prise de décision sont possibles : le marché concurrentiel
et la négociation, qui se ramène à une procédure de décision pour des individus
rationnels en situation d'ignorance.
Le rôle des théories économiques de la justice tel que le définit M. Fleurbaey est donc le suivant : des valeurs ou théories philosophiques sont sélectionnées, des axiomes s'en inspirent, des solutions sont déduites des axiomes, et un champ d'application leur est attribué. L'un des principaux mérites du livre de M. Fleurbaey, outre sa très grande précision dans les analyses, est de réfléchir à la manière dont philosophes, économistes et politiques peuvent se répartir les tâches et engager des échanges féconds.
Guillaume Dupont, mars 2002
N.B.: Marc Fleurbaey, économiste (Université de Pau), est le concepteur du site "The Equality Exchange"
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