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Jean-Pierre DUPUY, "Bien-être et autonomie",
article paru dans la revue Futuribles, n° 32
, avril 1980

 

"Toute valeur d'usage peut être produite de deux façons, en mettant en oeuvre deux modes de production: un mode autonome et un mode hétéronome. Curieusement, nos sociétés apprécient la santé d'une population au nombre de médecins par tête. Elles valorisent à l'excès les biens et les services produits suivant le mode hétéronome et négligent la valeur des choses produites hors marché."

Pourquoi "curieusement" ? et pourquoi "à l'excès" ? Le jugement critique porté ici par Jean-Pierre Dupuy repose sur une idée que lui-même présente comme une hypothèse, mais qui structure l'ensemble de sa réflexion. Cette idée est que, "lorsque certains seuils critiques sont dépassés, la production hétéronome de valeurs engendre une complète réorganisation de l'environnement physique, institutionnel et symbolique". La capacité autonome de produire des valeurs d'usage est alors paralysée.

La distinction théorique entre hétéronomie et autonomie de la production est liée on le voit à un diagnostic de la situation contemporaine.
Mais le terme "diagnostic" est sans doute mal choisi pour évoquer un texte dont l'une des cibles est la médicalisation de la société. Selon J-P Dupuy en effet, de même que nous confondons l'habiter avec l'urbanisme ou l'apprendre avec l'école, nous
en sommes venus à confondre la santé avec la médecine. C'est que "l'une des rares formes de déviance par rapport aux normes qui se trouve tolérée, c'est la maladie". Tout problème de mal-être est dès lors à l'origine d'une demande d'aide à l'institution médicale.
Juste constat, qui ne s'est pas démenti 20 ans après: sans même parler de l'essor de l'industrie des médicaments, songeons à la présence de cellules d'aide psychologique "dès les premières heures" de nos drames collectifs.

Quels sont les effets de ces transformations du rapport à soi-même et aux autres ? Le caractère général des sociétés contemporaines est que des pans entiers de la condition humaine perdent leur signification. Ceci est, selon J-P Dupuy, "à la fois le résultat et le moteur du développement des grands systèmes hétéronomes, porteurs de mythes qui nous disent: ces grands espaces vides de sens, nous les éliminerons". Tel est notamment le sens du "mythe des transports", auquel on pourrait ajouter le mythe du tourisme et celui de la téléphonie ("toujours joignable"). Ce qui se dessinait au début des années 1980 est aujourd'hui manifeste: nous sommes entrés dans l'ère du forfait ("tout compris").

Quelle voie reste-t-il à la philosophie politique pour penser le social de manière non-mythologique ? L'analyse attentive des pratiques et des discours publics permet de faire apparaître leurs présupposés.
L'autonomisation commence par un désengagement: "faire grève de son rôle social de mari, d'amant, de père, de fils, de maître, d'élève, de leader, de responsable, ce n'est pas prévu", écrit J-P Dupuy.
Mais ce dernier suggère que la démobilisation ne suffit pas. Montrant une direction qu'il ne suivra pas dans ce court article, il en appelle ainsi à une "théorie des systèmes auto-organisateurs et auto-poétiques". Il se rapproche en cela d'un autre philosophe: Cornelius Castoriadis, qui dans l'Institution imaginaire de la société se donne un projet semblable.

Stimulante sous bien des aspects, la lecture de cet article de 1980 incite à lire les autres textes de J-P Dupuy (voir la bibliographie).

Guillaume Dupont, avril 2002


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Le Sacrifice et l’envie – Libéralisme et justice sociale,
un livre de Jean-Pierre Dupuy


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