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Robert BADINTER, Une Constitution européenne,
Fayard, 2002
Qu'est-ce que l'Europe aujourd'hui ?
Ce sont des institutions inefficaces, entrées depuis longtemps dans une
crise que n'ont pas résolue les traités de Maastricht (1992),
d'Amsterdam (1997) et de Nice (2000). Tel est le constat dressé par Robert
Badinter, pour qui le premier défaut de l'Union européenne réside
dans son ambiguïté. Poser le problème ainsi, c'est indiquer
quelle sera la voie choisie : celle de la clarification des objectifs.
R. Badinter va cependant emprunter cette voie d'une manière inattendue :
ce qu'il se propose, c'est de donner un corps au projet européen, autrement
dit, d'écrire "une Constitution".
Qu'est-ce qu'une Constitution ? C'est
"l'expression d'une certaine conception du pouvoir politique qui trouve
sa légitimité dans des principes fondateurs." (p. 12)
C'est un texte dans lequel "prend corps" un projet politique.
L'art constitutionnel, écrit R. Badinter, répond à
deux exigences : la Constitution doit respecter les principes fondateurs
et satisfaire les besoins de la société qu'elle régit (p. 13).
Selon lui, il n'est pas nécessaire pour cela d'élire une Assemblée
constituante : "le fait que ce soient les Etats-membres qui concluent
un traité pour doter l'Union d'une Constitution n'altérera pas
sa portée. Le traité sera ratifié par les citoyens de l'Union,
directement ou par leurs représentants. Et l'Union européenne
sera désormais régie par une Constitution. L'essentiel est là."
(p. 16)
La question qu'il s'agit de trancher en priorité
est, selon R. Badinter, celle du pouvoir. La réponse qu'il propose
est celle d'une fédération d'Etats souverains, à distinguer
nettement d'un Etat fédéral. Ce qu'il s'agit d'organiser, c'est
une "dialectique de forces opposées" : d'un côté,
les instances de l'Union, enclines à élargir constamment leur
domaine d'action ; de l'autre côté, les Parlements des Etats-membres,
qui entendent préserver leurs pouvoirs (p. 36-37).
Trois éléments se détachent dans le projet constitutionnel
avancé par R. Badinter : un président de l'Union, un
exécutif fort et un pouvoir législatif actif.
La Présidence de l'Union devrait être conçue, dans
la perspective ainsi dessinée, comme relevant de "l'ordre symbolique
et moral". Le modèle de ce Président, choisi par le Conseil
des Ministres avec l'approbation du Parlement, serait à chercher en Allemagne
plutôt qu'en France.
Le pouvoir exécutif serait composé du Conseil des Ministres
de l'Union et de la Commission européenne, les deux instances assumant
conjointement le gouvernement sous la direction d'un 1er Ministre. Le rôle
de la Commission telle que la conçoit R. Badinter serait d'assurer
la "gouvernance de l'Union"
(article 41).
Le pouvoir législatif relèverait quant à lui d'un
Parlement européen associé à un Conseil des Parlements
nationaux.
Les compétences de l'Union seraient soumises au contrôle de la
Cour de Justice, laquelle ferait office de cour constitutionnelle de l'Union :
"sa jurisprudence en matière de compétences respectives de
l'Union et des Etats-membres permettra, de surcroît, de préciser
les concepts de subsidiarité et de proportionnalité, à
l'avantage de toutes les parties" (p. 41).
Ce qui vient d'être résumé
ici au conditionnel se dit à l'indicatif dans la Constitution écrite
par R. Badinter. Ainsi l'article 8 qui ouvre le Titre II, consacré
aux objectifs de l'Union européenne, proclame-t-il : "L'Union
assure la paix sur le continent européen. Elle oeuvre pour la maintenir
dans le monde." Cet indicatif présent amène le lecteur à
se situer au-dessus des conflits qui traversent, encore aujourd'hui, l'Union
européenne en voie de constitution. Le rôle d'une Constitution
est en effet de fixer un cadre général à l'organisation
des pouvoirs en définissant leurs objectifs et les modalités de
leur répartition.
R. Badinter inscrit lui-même sa démarche
dans la lignée des grands textes constitutionnels du passé, qu'il
envisage explicitement comme des oeuvres d'art. La Déclaration de 1789
qui ouvre la Constitution française de 1791 est comparée à
l'ouverture du Don Juan de Mozart. R. Badinter a-t-il composé
un "opéra juridique" ? Disons qu'en se pliant aux contraintes
formelles de l'écriture constitutionnelle, il renoue avec des prédecesseurs
inspirés.
Quelle est la portée d'un tel ouvrage ?
Il peut être lu en regard des travaux de la Convention dirigée
par Valéry Giscard d'Estaing, à condition qu'on le considère
bien comme ce qu'il est, c'est-à-dire comme une contribution au débat
public et non comme une proposition effective : ce livre n'a aucune portée
juridique directe. En même temps, il donne plus à penser qu'un
"mémorandum" ou qu'un document de travail.
Ce n'est cependant pas non plus un essai, du moins au sens traditionnel du terme.
Sa structure formelle est définie par une tradition établie et
pour ce qui est du contenu, les lignes directrices en sont clairement identifiables :
limitation de la souveraineté des Etats, rôle symbolique du Président,
volonté d'inscrire des normes universelles (recherche de la paix, organisation
démocratique, droits de l'homme, progrès économique et
social...) dans un cadre institutionnel capable de les traduire en actes. Ce
livre expose donc un projet particulier qui peut être confronté
à d'autres projets, mais il ne prétend pas rendre compte de la
singularité absolue d'une réflexion personnelle.
C'est ici l'Europe elle-même qui s'essaie, par la voix de l'un de ses
citoyens et acteurs politiques engagés. Parce qu'il joue le jeu du "comme
si", parce qu'il ne livre pas la Constitution européenne,
mais qu'il en écrit bien une, R. Badinter donne à
réfléchir sur les difficultés et sur les enjeux du travail
constitutionnel. Il contribue par là même à faire de l'Europe
un possible.
Guillaume Dupont, novembre 2002
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