Philosophie / Politique

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Monsieur Verdoux,
Charles CHAPLIN, 1947,
Production, réalisation, scénario, musique : Ch. Chaplin,
Directeur de la photographie : Roland Totheroh,

Interprétation : Ch. Chaplin, Martha Raye, Isobel Elsom,...
DVD édité par MK2

(c) Roy Export Company Establishment
Monsieur Verdoux (Ch. Chaplin) face au procureur (Pierre Watkin)

 

"Je fus pendant 30 ans un honnête employé de banque, jusqu'à la crise de 1930, date à laquelle je me retrouvai au chômage. C'est alors que j'entrepris de liquider des membres du sexe opposé. Il s'agissait pour moi d'une entreprise strictement commerciale destinée à nourrir une famille (...)"
C'est ainsi que Monsieur Verdoux ("1880-1937") présente sa propre histoire, en voix off, dans le plan d'ouverture du film. La suite de ce monologue post-mortem livre une clef de lecture pour le récit qui va suivre : le petit commerce du crime n'est plus ce qu'il était, l'heure est aux massacres à grande échelle. Ce ton mi-malicieux, mi-sentencieux, sera également celui du discours prononcé par Verdoux devant le tribunal, juste après l'annonce du verdict. Les deux scènes reposent sur une théâtralisation de la parole - une voix nous interpelle d'entre les morts ; un homme se lève et par-delà ses juges s'adresse à la société, au monde entier. Dans les deux cas, le personnage devient un porte-parole. Or il faut bien reconnaître que cette opposition entre les crimes des "petits" et ceux des chefs d'Etats est pour le moins simpliste.

Si Monsieur Verdoux séduit et marque les esprits, c'est que cette rhétorique se trouve elle-même subvertie par la puissance d'une mise en images qui fait voir des choses que ces mots-là ne parviennent pas à dire. Charles Chaplin croyait certainement dans son rôle d'éclaireur et de messager du Bien... il peut difficilement être considéré comme un penseur de la politique. Ce qu'il fut et ce qu'il reste : un acteur prodigieux et un génie de la mise en scène. L'inventivité qui est la sienne en la matière tient d'ailleurs moins à un goût pour la virtuosité des mouvements de caméra qu'à une attention portée aux corps, à leur disposition, à leurs rencontres, à leurs mouvements.
Des déplacements, voilà ce que montre Monsieur Verdoux, voilà de quoi parlent ceux qui ont croisé le personnage : ce Verdoux, on l'a vu ici, on le croyait là, on ne sait pas où il va et quand on le lui demande, il sourit, il invente des histoires de voyages, il élude lorsqu'on se fait trop pressant ("I was very very busy").

Déplacer l'argent pour le placer au mieux : telle est la préoccupation du boursicoteur avisé. C'est l'un des thèmes du film. A son ami, ancien collègue à la banque, qui lui demande ce qu'il fait à présent, Monsieur Verdoux répond : "oh, un peu de tout, immobilier, bourse". Lui fait-on remarquer que "les cours sont bas en ce moment", il réplique que "c'est le moment d'acheter, lorsque tout le monde vend". En ces périodes difficiles, certains sont à l'affut de la bonne affaire. On parle d'inventions mirifiques qui attirent les capitaux. Ainsi la "Pacific Ocean Power Company" a-t-elle trouvé le moyen de produire de l'électricité avec les vagues de l'océan... Encore faut-il qu'il y ait des vagues, fait remarquer M. Verdoux à l'une de ses épouses, prompte à s'enthousiasmer.
Les expédients choisis par le maître criminel sont à la fois moins conventionnels et moins détournés. Lorsqu'il faut trouver de l'argent, c'est lui qui se déplace. Un coup de fil de "Balong et Cie", gérant de portefeuille : il faut 50000 francs ! La solution ? Convaincre la sévère Lydia (Margaret Hoffman) de vider son compte. On file à Corbeil par le premier train, pour y arriver avant l'heure de fermeture des banques.
Entre les "familles" du tueur de dames, aucun lien sinon ce train dans lequel se jette Verdoux dès qu'il y a urgence. Quelques notes stridentes, un plan serré des roues d'une locomotive lancée à pleine vitesse : le plan revient à 9 reprises dans le film, rythmant les déplacements qui mènent Verdoux de St Raphaël aux lacs suisses... en passant par Paris, capitale des affaires (la boutique d'antiquités, le fleuriste, les beaux quartiers, la bourse) et des rencontres fortuites (les cafés des grands boulevards). Le même plan des roues de la locomotive servira également de transition lors de la séquence du procès : ce motif visuel et sonore apparaît ainsi comme étant bien plus qu'une simple illustration des voyages de Verdoux.
Plutôt que d'un thème, il faudrait donc parler d'une texture : Monsieur Verdoux est un film fait de déplacements.

Mais cette existence calée sur les horaires de chemin de fer n'est pas à l'abri de dérèglements. Aussi minutés que soient ses déplacements, le gentleman killer ne peut tout planifier.
L'imprévu surgit d'abord avec ce ce que l'on pourrait appeler une perturbation morale : c'est la scène du diner offert à la jeune femme (Marylin Nash). Ramassée dans la rue pour servir de cobaye à l'expérimentation d'un nouveau poison, celle-ci va finalement être épargnée par Verdoux. Pourquoi ? Racontant son histoire, la jeune femme révèle que son défunt conjoint était atteint d'un handicap, comme l'épouse de Verdoux. Si le regard de ce dernier change soudain, c'est qu'il a devant lui quelqu'un en qui il se reconnaît, quelqu'un dont la souffrance est semblable à la sienne. Conversion morale ? Pas sûr. On pourrait être tenté de dire, à l'inverse, que cette scène consacre la toute-puissance de l'assassin qui décide de grâcier quand bon lui semble. Mais les choses se présentent de manière plus ambiguë. Ce qui est sûr, c'est que cette rencontre introduit une rupture dans la continuité des crimes et, peut-être, une faille dans la conscience de l'assassin.
L'imprévu prend également, à d'autres moments, une forme comique. Ce sont toutes les scènes avec l'épouse fantasque, Anabella Bonheur (Martha Raye). Verdoux s'apprête-t-il à la tuer dans son sommeil ? La domestique survient. Recourt-il au poison ? Prenant celui-ci pour une teinture d'iode, la bonne, encore elle, s'en enduit consciencieusement les cheveux. Croyait-il parvenir à ses fins au beau milieu d'un lac suisse, loin de tout ? Au moment décisif, c'est un "yodleur" qui fait résonner son cri. Ces scènes de comédie rappellent les premiers films de Chaplin où le personnage du vagabond devait surmonter des obstacles en nombre infinis pour pouvoir dérober un quignon de pain.
Enfin, l'autre source de perturbation, déjà présente elle aussi dans les films de "Charlot", est ici explicitement thématisée : c'est "la crise". Les titres de journaux qui apparaissent à l'écran l'annoncent, les bouleversements socio-économiques de 1930 ont désormais atteint l'Europe. Octobre-Novembre 1932, Le Figaro : "Crise boursière : c'est la panique" ; L'Humanité : "Les banques s'effondrent ; les faillites provoquent des émeutes". A la bourse et dans les bureaux des banquiers, on se presse, on se déchire, on se suicide. La crise viendra ruiner Monsieur Verdoux malgré ses placements avisés : "Vendez tout ce que j'ai" - "Vous êtes lessivé depuis des heures !" Le film déroule alors un récit rapide des événements politiques. La Gazette du 31 août 1933 : "Crise en Europe". Des images d'archives montrent des rassemblements fascistes et nazis, Mussolini et Hitler côte à côte. Les troupes montent au front.
Cette séquence en partie documentaire permet de situer l'histoire racontée dans un contexte social et politique bien déterminé. Elle donne également l'impression que Chaplin a voulu faire entrer le réel dans le film, sous la forme de ce qui ne se contrôle pas. Mais ces plans d'actualité sont ici comme plaqués. L'articulation entre la vie du criminel et les forces déclenchées par la crise se fera de manière beaucoup plus subtile dans la séquence suivante, qui aurait mérité d'être la dernière du film.

Ce jour-là, Le Figaro annonce à sa une : "Les nazis bombardent les loyalistes espagnols. Des victimes civiles par milliers. La guerre est imminente en Europe." Monsieur Verdoux referme son journal et quitte la terrasse du café où il était attablé. C'est alors que le scénario met de nouveau la jeune femme sur ses pas.
Comme le souligne le cinéaste Claude Chabrol dans l'un des compléments proposés sur le DVD, leurs retrouvailles donnent lieu à l'un des plus beaux plans du film. Dans les luxueux salons du Café Royal, un couple danse le tango. La caméra se rapproche, entre dans la danse, accompagnant les mouvements, s'arrête à gauche, repart, s'arrête à droite... et les laisse repartir, se fixant sur un autre couple, immobile : assis à une table, la jeune femme et l'homme âgé regardent les danseurs. Verdoux apparaît alors comme terrassé par une force plus puissante que tous les calculs. Assise à côté de lui, cette femme élégante qu'il a jadis épargnée, cette femme qui doit sa vie à la clémence d'un assassin et sa fortune à un marchand de canon, lui renvoie soudain l'image de sa propre ambiguïté.

 

Guillaume Dupont, décembre 2003


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