Philosophie / Politique

Revue permanente

Egalité - Pouvoirs - Représentation


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Les Temps modernes (Modern Times),
Charles CHAPLIN, 1936,
Production, réalisation, scénario, musique  : Ch. Chaplin,
Directeur de la photographie : Roland Totheroh,

Interprétation : Ch. Chaplin, Paulette Goddard, Allan Garcia,
Henry Bergman, Stanley Sandford, Chester Conklin,...
DVD édité par MK2

 

Un cadran d'horloge. Générique. C'est l'heure. Un troupeau de moutons s'ébroue... fondu-enchaîné... une bouche de métro déverse un flot humain qui se rue vers l'usine. L'ouverture des Temps modernes est aussi limpide que le plan qui clôt le film -le vagabond et la gamine, main dans la main, un baluchon pour tout bagage. Entre ces deux images, une question : comment échapper à la foule ?

L'une des plus belles scènes du film montre le personnage de Chaplin en meneur malgré lui d'une cohorte protestataire. La foule vient l'envelopper et donne soudain à ses gestes une portée symbolique qui lui échappe. Le fanion ramassé se transforme en drapeau "rouge", la course derrière le camion devient l'élan d'une armée de prolétaires en lutte... : ce sont deux trajectoires qui se recoupent, se superposent puis se confondent enfin en un seul et même mouvement de recul, lorsque survient la police. Le vagabond se retrouve alors pris au milieu d'une tenaille humaine.
A l'opposé, le plan final du film laissera s'éloigner les personnages sur la route déserte. On peut y voir la promesse d'une échappatoire. Mais Chaplin propose auparavant une autre réponse, moins convenue : plutôt l'enfermement que la rue ! C'est ce que disent toutes les séquences montrant le vagabond devenu prisonnier modèle, puis libéré contre son gré.
L'une des grandes forces du film est ainsi de présenter dans toute son ambiguïté le rapport entre les foules de l'âge industriel et les diverses institutions qui en canalisent les débordements : la prison, la police, mais aussi l'hôpital, l'aide sociale (avec le placement des orphelines), le clergé (le pasteur et sa femme en visite à la prison), les lieux de consommation et de loisir collectif (le grand magasin et le café-concert), et bien sûr l'usine.

L'usine des Temps modernes est devenue un emblème. Certaines scènes font partie de l'imaginaire collectif, où elles sont associées à l'idée selon laquelle "le taylorisme" aurait transformé les hommes en machines. La représentation visuelle qu'en a donné Chaplin n'est peut-être pas pour rien dans la fascination que continue d'exercer encore aujourd'hui ce mode de production industrielle, qui se caractérise par un morcellement des gestes, une division des tâches et une hiérarchisation du personnel.
Les séquences situées à l'usine montrent des ouvriers au travail, encadrés par le contremaître et surveillés par le directeur. A aucun moment nous ne verrons le produit de leur activité. Le seul indice fourni, plutôt fantaisiste, est le nom de l'entreprise pour laquelle ils travaillent : "Electro Steel Corp." ("Corporation aciéro-électrique").
Si le film de Chaplin n'est pas -et ne prétend pas être- un documentaire sur l'organisation scientifique des usines, il montre cependant assez bien ce qu'est le taylorisme : un système peu efficace car reposant essentiellement sur l'encadrement des ouvriers. Loin de marquer la disparition du facteur humain, les projets manageriaux de l'ingénieur Taylor s'appuient en effet sur l'idée que le travail joue un rôle central dans la production.
C'est ce qui explique l'effort pour limiter les temps d'interruption. Le film fait ainsi une place à une catégorie de machines exclusivement vouées à rationaliser tous ces moments qui, dans une industrie de main-d'oeuvre, sont des temps morts pour la production : c'est le rôle de la pointeuse ; c'est aussi celui de la "verseuse de soupe-pousseuse de viande-tamponeuse de bouche-tourneuse de maïs", dont le prototype sera renvoyé aux oubliettes de l'histoire industrielle pour cause de dérèglement mécanique.
Cette focalisation sur le travail explique aussi et surtout l'accélération des cadences de production, qui trouve ses limites dans la capacité des ouvriers à supporter le rythme imposé : c'est ainsi que commence, dans le film de Chaplin, la fameuse "danse des boulons".

(c) Roy Export Company Establishment

Le DVD permet certes de revoir ces scènes illustres autant de fois que l'on voudra. Mais ce film, qui est entré dans la mémoire collective par fragments et dont certaines images -visions de corps glissant entre des engrenages- ont marqué plusieurs générations, gagne également à être revu dans sa continuité, sans coupures -ce que, soit dit en passant, le DVD n'interdit pas.
Ce faisant, on s'aperçoit par exemple que le travail ne s'y cantonne pas aux ateliers de l'"Electro Steel Corp." Le vagabond sera successivement gardien de nuit, employé dans un chantier naval...
puis dans un café où la danseuse et les serveurs, payés au cachet, enchaînent les numéros de music-hall. Là, après s'être arraché à la cohue des fêtards qui l'empêchent de traverser la salle, le vagabond, soudain au centre de toutes les attentions, se découvre comédien. Le temps d'une chanson, il reprendra alors le contrôle des signes.

 

Guillaume Dupont, octobre 2003


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