Revue permanente
Egalité - Pouvoirs - Représentation
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Les invasions
barbares,
Denys ARCAND, 2003,
Production : Daniel Louis, Denise
Robert, Fabienne Vonier
Scénario : Denys Arcand
Interprétation : Rémy Girard, Stéphane Rousseau, Dorothée Berryman, Louise
Portal, Dominique Michel, Yves Jacques, Pierre Curzi, Marie-Josée Croze, Marina
Hands...
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| (c) Miramax Films |
Lorsqu'il sort en France à l'automne 2003, Les Invasions barbares récolte un beau succès. S'agit-il du portrait nostalgique et déchirant d'une bande de doux rêveurs... ou du tableau cruel d'une génération à bout de souffle, qui n'en finit pas de mettre en scène le spectacle lamentable de sa propre disparition ? A en juger par les sanglots entendus tout autour de nous dans la salle à la fin de la séance, un bon nombre de spectateurs penchait plutôt, ce soir-là du moins, pour la première des deux lectures.
Le scénario écrit par Denys Arcand raconte l'histoire d'un groupe d'amis que la maladie de l'un d'entre eux (Rémy) va confronter à leur passé. Alors que le générique de début défile, nous glissons dans les couloirs d'un hôpital où les brancards s'entassent le long des murs délabrés. Les patients alités retiennent eux-mêmes les fils qui pendouillent des faux plafonds crevés. Mais un espace privé sera rapidement reconstitué à l'écart de ce capharnaüm pour les besoins de Rémy, que ses voisins de chambre insupportent. Lorsque son fils lui offre la possibilité d'être logé dans les meilleures conditions, ou lorsqu'il lui permet d'être diagnostiqué aux Etats-Unis ("l'Empire" !), les hésitations morales du personnage principal se trouvent en effet bien vite balayées.
La confrontation avec le passé
prend diverses formes : les retrouvailles de la bande bien sûr, mais
aussi la présence-absence des enfants. Partie et restée à
l'autre bout du monde, la fille de Rémy ne se manifeste que par Internet
interposé. Lorsqu'elle envoie un message, tout le monde pleure.
Quant au personnage du fils, interprété
par Stéphane Rousseau, il peut être vu comme le seul et unique
héros du film. Mais c'est un héros en creux, à la manière
de Tintin. Méprisé par son père pour son inculture supposée
et pour son absence totale de complexes vis-à-vis de l'argent, il l'accompagnera
jusqu'à la mort. Financer le séjour à l'hopital et les
consultations diverses, améliorer l'ordinaire du malade en aménageant
sa chambre et en lui trouvant de la drogue : tout cela se fera calmement,
sans élan, sans haine et sans remords. Les malheurs du monde ne semblent
pas l'affecter en profondeur.
Le centre de la scène reste occupé
par la figure débordante de Rémy, l'universitaire malade. Ce Capitaine
Haddock sur le déclin n'aura pas de mal à entraîner ses
amis dans la contemplation, d'abord joyeuse, de son effondrement progressif.
Mais le masque de la désinvolture va peu à peu se fissurer, révélant
un mépris profond pour tout ce qui peut ressembler à un progrès
de l'esprit humain. Dans une scène de la dernière partie du film,
tous se mettent à égrener la liste des chapelles auxquelles ils
ont successivement adhéré : féminisme, marxisme, socialisme,
etc. Sursaut de lucidité ? On peut aussi y voir une nouvelle façon
de prendre la pose. Incapables de dépasser une vision de l'histoire des
idées qui se réduit à la succession des "-ismes",
tous ont en effet à coeur de faire passer le vide intellectuel qu'ils
laissent après eux pour le résutat d'une expérience de
pensée.
"Le Pouvoir", "l'Amour", "la Famille", "le
Sexe"... La génération des déconstructeurs a-t-elle
fait autre chose que de tourner en rond autour de ces thèmes-totems qu'elle
prétendait démonter ? La culture se réduit de fait
ici à un art du bon mot, le film montrant que ces couches d'expérience
n'ont finalement d'autre résultat que l'amertume de n'avoir rien laissé.
Que le public
français ait pleuré à chaudes larmes n'est pas si étonnant
que cela : de Claude François à Jacques Derrida, de la réhabilitation
des terroristes italiens par le milieu littéraire jusqu'au récent
"revival" des jeunes giscardiens, la nostalgie des années 1970
se porte bien en France, où elle se chante aujourd'hui sur tous les tons.
La force du film de Denys Arcand tient à ce qu'il est parvenu
à trouver la bonne distance vis-à-vis de ce passé qui n'en
finit pas de passer. Cette nostalgie est bien présente dans Les invasions
barbares, mais c'est comme une toile de fond, à la manière
des paysages naturels qui servent de cadre à la dernière partie
du film. Car si l'histoire se termine loin des villes et des hôpitaux,
la nature reste ce beau spectacle que contemplent les citadins depuis la terrasse
de leur chalet de vacances - avec vue sur le lac.
Guillaume Dupont, juin 2004
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