Philosophie / Politique

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Le Dictateur (The Great Dictator),
Charles CHAPLIN, 1940

"Les habits trop grands du dictateur Hynkel"
(Xavier Sabatier)

(c) Roy Export Company Establishment
Hynkel et la main de Napaloni

 

Faire rire de la barbarie nazie constitue un pari délicat aux enjeux multiples et aux conséquences difficilement prévisibles et maîtrisables. A un tel niveau de popularité, Charles Chaplin est le premier réalisateur à relever le défi.

Chaplin ne pouvait pas connaître l'horrible aboutissement d'une politique qui avait fait de l'antisémitisme un principe fondamental. Il déclarera d'ailleurs qu'il n'aurait pas fait le Dictateur s'il avait connu l'existence - postérieure à la réalisation du film - des camps d'extermination. Il faut donc se souvenir que le Hynkel de Chaplin est certes l'assassin abject de la nuit des longs couteaux et de la nuit de cristal, mais qu'il n'est pas encore le bourreau de Treblinka et d'Auschwitz, le planificateur inhumain des camps de la mort. Comme le remarque un ami de Chaplin qui avait assisté à un discours du Führer, l'orateur Hitler était un personnage éminemment ridicule, qui s'apparentait aux héros muets des films comiques (voir le documentaire The Tramp and the Dictator, dans le DVD édité par mk2). Par sa gestuelle exagérée, ses mimiques forcées, Hitler paraissait jouer un rôle grotesque, d'autant plus outré que son concepteur ne pouvait espérer y parvenir pleinement. Ce décalage entre l'individu Hitler et son rôle de Führer de l'Allemagne, puis du monde, va constituer un des ressorts essentiels du film de Chaplin. Le créateur de Charlot décline cet écart entre l'homme et le rôle de trois manières : c'est le thème de la langue, c'est ensuite le thème du caractère et de la psychologie de Hynkel, et c'est enfin la substitution finale où le petit barbier prend la place et le rôle du grand dictateur.

D'abord la langue de Hynkel, cette langue qui ressemble à de l'Allemand sans être de l'Allemand, mais qui n'est pas totalement dénuée de sens : lors du discours devant la foule, Hynkel, gestuelle aidant, communique clairement ses intentions - avoir des sujets masculins bien musclés, des femmes en bonne santé pouvant allaiter une pile de joyeux bambins, le tout bien entendu pour offrir des soldats à la Tomanie.
Mais cette langue n'est pas la langue courante, naturelle, de Hynkel. Quand celui-ci s'adresse à son entourage, à ses secretaires, à Napaloni, il s'exprime en Anglais. Outre les conventions qu'imposait un film destiné à un public anglophone, la coexistence de ces deux langues obéit à une logique plus significative. Le jargon évocateur de l'Allemand est la langue que Hynkel utilise quand il doit assurer sa domination, faire violence à son auditoire. Que ce soit pour diriger les masses (le fameux discours du début, face à la foule, ou encore le discours radiodiffusé), pour réprimander un subalterne (le général Herring en fait souvent les frais) ou pour exprimer sa colère lorsqu'il se fâche contre Napaloni, ce jargon contribue grandement à la force de Hynkel en dictateur - mais Hynkel ne s'identifie pas à lui.

Le décalage entre le caractère de l'homme Hynkel celui de Hynkel dictateur est encore plus flagrant. C'est peut-être parce qu'il était lui-même acteur que Chaplin a remarqué toute la dimension dramaturgique de la personne de Hitler. On apprend dans le documentaire déjà cité (The Tramp and the Dictator) que Chaplin considérait que Hitler était un bon acteur.
On sait par ailleurs que ce dernier avait déclaré à ses conseillers, lors d'une pause durant la conférence de Munich, qu'il jugeait lui-même n'avoir "pas encore l'air assez fâché" pour obtenir les résultats escomptés. Ce subterfuge fut-il décisif pour emporter l'adhésion des démocraties européennes ? Quoi qu'il en soit de Hitler, Hynkel n'arrive que très rarement à jouer le rôle qu'il s'est lui-même attribué et peine à se montrer à la hauteur.
Son corps le trahit à plusieurs reprises - dégringolant de son podium de tribun, poussé par la maladresse de Herring, glissant de son fauteuil impérial lors de l'arrivée surprise de Napaloni dans son bureau, tombant du petit canot de pêche où il attend, déguisé en chasseur, l'invasion de l'Osterlitch.
Son comportement lui échappe aux moments les plus cruciaux : il perd complètement son sang-froid quand Napaloni lui fait une visite surprise, puis quand celui-ci refuse les propositions de paix ; il pleurniche comme un bébé face à Schultz.
Ridicule, Hynkel l'est non parce qu'il serait particulièrement maladroit, peureux ou stupide mais parce que, partageant les mêmes faiblesses que ses congénères, parmi lesquels le petit barbier, il accorde une importance démesurée à son rôle dans l'humanité, se fixe des objectifs irréalisables - la conquête du monde le fait littéralement grimper aux rideaux - qui trahissent un orgueil sans limites.

Beaucoup plus subtile que le discours qui en est la conclusion, la substitution finale nous montre à quel point celui qui se croit irremplaçable, qui se prend pour l'incarnation d'une nation voire pour l'esprit du monde, est facilement confondu avec un petit barbier aux ambitions bien plus raisonnables. Il est intellectuellement gratifiant que le Dictateur se termine sur cette inversion des rôles qui, nous faisant oublier la mièvrerie du discours de Chaplin, remet définitivement Hynkel à sa place en le dépossédant des qualités qu'il s'était lui-même indûment attribuées.

 

Xavier Sabatier, décembre 2002


Egalement sur le site :
"Des cris, des corps et des micros"
(une autre analyse du Dictateur)


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