Philosophie / Politique

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Demonlover,
Olivier ASSAYAS, 2002
Scénario : Olivier Assayas
Interprétation : Connie Nielsen, Charles Berling, Chloë Sevigny,
Jean-Baptiste Malartre, Dominique Reymond,
Gina Gershon,...
DVD (France) : M6 vidéo

"L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn" (Victor Hugo, La légende des siècles)

L'image est entrée dans l'ère des flux. Internet a imposé de nouveaux rythmes de diffusion et de nouvelles habitudes de consommation. Scénario, choix des acteurs, prise de vues, montage, post-production, promotion, critique : avec l'apparition des webcams, toutes ces étapes sont désormais fondues entre un seul et même flux (*). Le film d'Olivier Assayas est le premier à en faire son sujet, montrant ce qui a changé avec ce nouveau régime des images.
Il est difficile de parler ici de "rapport aux images", comme disaient nos ancêtres il y a vingt ou trente ans. Si rapport il y a, il est de l'ordre du passage, de la traversée de l'écran, plutôt que du face-à-face. Internet abolit en effet la confrontation immobile du spectateur et du spectacle que précédait celui, dynamique, du metteur en scène aux prises avec le film à faire.

(c) Palm Pictures. Source : palmpictures.com

O. Assayas a fait un "film de cinéma". Il a préparé un scénario, engagé des acteurs, tourné des scènes, monté le tout. Il montre d'ailleurs, au début de son film, des traces de ce monde antique qui subsistent dans le monde des flux : dans un atelier qui ressemble à celui d'un couturier, un artisan japonais présente ses dernières créations multimédia aux financiers parisiens venus lui rendre visite. Ce bricoleur de pixels avec ses prototypes a encore quelque chose du styliste soucieux d'aller au bout de ses expériences.
La confrontation attendue du créatif et du financier n'est cependant qu'une des nombreuses fausses pistes du film. La seule question soulevée par l'équipe des investisseurs est celle de savoir si les images que commercialise la firme japonaise sont conformes aux lois sur la pornographie. Pour chaque type d'image il y a un conduit adapté, le tout est que ça circule. C'est que les personnages principaux de Demonlover (Diane, Hervé, Karen, Elise, Volf) sont d'abord des contrôleurs de flux. Ni moralistes, ni libertins, ni bosseurs, ni jouisseurs, ils glissent les uns le long des autres sans se trouver. Ainsi l'intrigue sentimentale est-elle une autre fausse piste : la séquence du diner au restaurant entre Hervé et Diane n'est même pas une scène d'incompréhension amoureuse. Les acteurs n'ont d'ailleurs pas de "scène" où briller, ils décomposent leurs personnages plus qu'ils ne composent des rôles.

(c) Palm Pictures. Source : yahoo.com
Diane (Connie Nielsen)

Qui est aux commandes ? Ni "le pouvoir" ni "les marchés", ni "le cinéaste" ni "les spectateurs". Plus les techniques facilitant la circulation des images tendent à se raffiner, plus la position du contrôleur de flux devient précaire. C'est ce que montre la dernière séquence du film, sobre et glaciale. Elle se déroule dans le confort banal de la zone pavillonaire mondiale, paysage traditionnel des films d'horreurs d'aujourd'hui. Sur l'écran de l'ordinateur, dans la chambre de l'adolescent, un visage nous regarde le regarder. Comme l'oeil divin dans la tombe "regardait Caïn", l'oeil-écran de l'internaute lui permet d'occuper, un instant, la position de Dieu. Mais le monde ne se donne pas à nous par Internet, il nous aspire, dissolvant la division entre sujet et objet. Celui qui regarde n'est qu'un point de passage, un relais, comme le montre le parcours de tous les personnages que l'on croyait "principaux".
Demonlover fait plus peur que n'importe quel film d'horreur. Echappant à son programme de thriller chic, le film d'Olivier Assayas laisse le spectateur face à l'abîme, ne sachant plus où regarder. C'est l'horreur.

(*) La fusion de ce qui était auparavant une succession d'étapes distinctes fait qu'il devient difficile de parler d'"un circuit" que l'on pourrait "parcourir dans sa totalité", comme le fait le critique Thierry Jousse dans le texte par ailleurs très stimulant qu'il consacre au film d'Assayas (voir Pendant les travaux, le cinéma reste ouvert, Ed. Cahiers du cinéma, 2003, p. 243).

 

Guillaume Dupont, novembre 2003


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