Philosophie / Politique

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Délits flagrants,
Raymond DEPARDON, 1994
Documentaire

 

La nuit tombe sur Paris, les grilles dorées du Palais disparaissent dans la pénombre. Au premier plan, une esplanade déserte. Un long moment s'écoule, capté par une caméra immobile. Ce qui est donné à voir dans ce plan d'ouverture, c'est le temps qu'il faut pour franchir la distance qui sépare la Préfecture de police du Palais de Justice, de l'autre côté de l'esplanade. Puis nous plongeons dans les sous-sols. La caméra suit deux hommes, l'un menotté, l'autre en képi, dans un dédale de couloirs. Arrivée dans un bureau : celui de la 8ème section, chargée des crimes et délits flagrants.

S'ouvre alors une série de séquences montrant pour la plupart un face-à-face : la personne déférée répond tantôt au substitut du procureur, tantôt à son avocat, ou s'entretient avec une enquêtrice de personnalité. Au premier plan apparaissent, de temps en temps, le dos et les jambes du gendarme de faction. On entend au téléphone, à deux reprises, les policiers et les greffiers avec lesquels travaille le substitut.
Autorisé à tourner dans des conditions bien précises (respect de l'anonymat et garantie du secret de l'enquête), Raymond Depardon a filmé 85 personnes arrêtées en flagrant délit, pour retenir finalement 14 d'entre elles.

Source : Promotion du documentaire français dans le monde, collection "Justice"
Face à l'enquêtrice de personnalité

Le substitut du procureur -nous voyons trois d'entre eux à l'oeuvre dans le film- développe un discours où se combinent l'établissement des faits et la prise en compte des circonstances. Sur la base des procès-verbaux établis par la police, il confronte le prévenu avec ses déclaration antérieures, mais aussi avec celles des victimes. Il tente également de cerner les circonstances de l'acte, sans jamais aller cependant jusqu'à atténuer les charges qui pèsent contre le prévenu. A l'homme qui soudain, à la fin de l'interrogatoire, lui tend la main, il ne peut tendre la sienne : ce serait sortir de son rôle qui est de représenter la loi et non de donner de l'espoir. Cette main refusée, ce geste par défaut, laisse néanmoins une impression de malaise dont on sent bien qu'elle est aussi celle du substitut lui-même, qui rougit brusquement, le sourire crispé.
De même, lorsqu'une jeune femme qui veut suivre une cure de désintoxication affirme : "ce sera tout à mon bénéfice", la réponse est implacable : "je ne suis pas là pour faire des choses à votre bénéfice". On ne peut tracer plus clairement la frontière entre le tribunal et les bureaux de l'aide sociale.

Comme l'indique la présentation qui défile à l'écran au tout début du film, "après cet entretien, soit la personne déférée fait l'objet d'une procédure dite de comparution immédiate, et dans ce cas elle peut, si elle le désire, s'entretenir avec un avocat avant d'être jugée par le tribunal correctionnel en audience publique, soit elle est libérée et reçoit une convocation pour une audience ultérieure."
"-Qu'est-ce qu'il va faire l'avocat ?", demande l'ex-"mineur délinquant" devenu un délinquant majeur. "Il va essayer de vous défendre", répond madame le substitut. C'est parfois difficile, comme le montrent les deux séquences dans lesquelles des avocats commis d'office rencontrent leur client. Dans les deux cas, le dossier s'avère en effet bien moins avantageux pour le prévenu que ne le laissaient penser les déclarations de celui-ci. C'est d'abord la lecture du certificat médical fourni par la victime qui conduit l'avocat à tempérer l'assurance de l'agresseur -"c'est quand même sérieux, là, attention". Dans le second cas, la simple reconstruction des propos contenus dans le procès-verbal amène le défenseur à expliquer à sa cliente ce que le tribunal attend d'elle : "vous avez le droit de mentir, il n'y a pas de critère moral, mais surtout il ne faut pas dire des choses qui sont invraisemblables; vous irez à tout coup en prison si vous vous foutez de la tête des juges".

L'administration de la justice est un processus qui s'élabore avant l'audience, dans le silence du cabinet du juge, mais aussi, ce que montre le film, dans la succession des interrogatoires et des entretiens. Parce que la justice a accepté que soient filmés ces entretiens auquel il nous est habituellement impossible d'assister, Délits flagrants est un document important.

 

Guillaume Dupont, octobre 2003


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Egalement sur le site : une critique de 10ème chambre, de Raymond Depardon


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