Revue permanente
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10ème
chambre, instants d'audience
Raymond DEPARDON, 2004
Documentaire
Pourquoi ce film ? Contrairement à ce qu'il avait fait dans Délits flagrants, en 1994, Raymond Depardon décide ici de placer sa caméra dans un lieu auquel tout le monde a accès : la salle d'audience d'une chambre correctionnelle. Contrairement aux bureaux du procureur qu'il avait filmés il y a 10 ans dans le même palais de justice, à Paris, les audiences de la 10ème chambre sont ouvertes au public. Comme les audiences des autres chambres de tous les tribunaux - sauf cas exceptionnel pour lesquels est imposé un huis-clos.
Evidemment, le cinéaste a fait
des choix de mise en scène. Mais un choix de mise en scène n'a
pas de valeur en lui-même, encore faut-il qu'il soit judicieux. Ce qui
permet d'en juger, c'est la comparaison avec l'audience telle que l'on peut
y assister.
Le principal apport du film est qu'il permet, sonorisation aidant, d'entendre
tout ce que disent les prévenus. Ce n'est pas toujours le cas lors
des audiences. En revanche, qu'apporte le fait de voir leur visage en gros,
voire parfois en très gros plan ? Ce choix délibéré
de privilégier les plans serrés se fait au détriment
des plans d'ensemble, qui auraient pu rendre compte de l'organisation de cet
espace très particulier qu'est la salle d'audience.
La particularité du tribunal est que les
histoires d'hommes et de femmes n'y sont captées et exposées
qu'à travers le filtre d'une procédure qui assigne à
chacun un rôle spécifique. Etablir les faits, dire le droit,
plaider, délibérer, prononcer le jugement : telles sont
les fonctions du tribunal. C'est dans ce cadre, défini par les règles
de procédure, que s'établissent les comparaisons entre les cas
qui défilent à longueur de journée et qu'apparaissent
les singularités, mais aussi les ressemblances, nombreuses, entre les
affaires qui se succèdent.
De cela, le film ne rend pas compte, montrant un panel de cas bien distincts.
La galerie de portraits que propose R. Depardon est divertissante, elle
offre des moments tristes, des moments gais, des sujets lourds, d'autres légers.
Chacun peut ensuite se ressouvenir : "et le sociologue", "et
l'artiste peintre", "et le dealer", etc. Pour chacun de ces
cas, le cinéaste isole et sépare la figure du prévenu,
celle des parties civiles, celle du juge, celle du procureur, celle de l'avocat,
celle du greffier. Jamais nous ne voyons à l'écran plus
d'une personne à la fois, hormis pour quelques plans fugitifs où
la silhouette de l'avocat apparaît derrière son client. Jamais
nous ne sortons de l'alternance du champ / contre-champ, de sorte que nous
ne voyons jamais à l'écran, saisies dans un même cadre,
les interactions entre ces différents acteurs.
Enfin, comme nous en avertit le texte qui défile au début du
film, aucune affaire n'est ici montrée dans sa continuité. C'était
la condition posée par l'autorité judiciaire pour que R. Depardon
puisse filmer au tribunal : retenir des "instances d'audience",
rien de plus. Au découpage spatial s'ajoute ainsi un découpage
temporel qui prive de sa signification le processus d'administration de la
justice. Impossible de comprendre une affaire sans entendre l'exposé
des faits dans son entier. Impossible de comprendre le rôle d'un avocat
lorsque sa plaidoierie est coupée au montage. Au vu du résultat,
on peut se demander s'il fallait filmer dans ces conditions.
Y a-t-il une bonne manière de filmer une audience ? A la limite, peu importe. N'oublions pas que la justice est rendue dans les palais de justice, pas dans les salles obscures. Si vous vous intéressez au fonctionnement de la justice, faites confiance à votre intelligence : entrez dans un tribunal, asseyez-vous, regardez, écoutez. Il se peut que des termes vous échappent, que vous ne compreniez pas le rôle de chacun. Vous pouvez consulter sur notre site le tableau synthétique des différentes juridictions, qui renvoie aux fiches pratiques du ministère de la justice (voir par exemple la présentation du tribunal correctionnel). De nombreux ouvrages de vulgarisation existent également dans le commerce, qui expliquent les principales règles de fonctionnement de l'institution judiciaire. Vous pourrez ainsi vous renseigner, avant de retourner à nouveau pousser les portes d'un tribunal. C'est là que ça se passe.
Guillaume Dupont, juin 2004
Egalement sur le site :
- une critique de Délits flagrants,
de Raymond Depardon
- un tableau synthétique
des institutions juridictionnelles en France
"Philosophie
/ Politique - Revue permanente"
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