Revue permanente
Egalité - Pouvoirs - Représentation
Un
entretien avec l'économiste Marc FLEURBAEY
(Professeur à l'Université de Pau et des Pays de
l'Adour)
Guillaume Dupont - Vous évoquez dans votre article intitulé "Peut-on mesurer le bien-être" ce que vous appelez "notre inaptitude à affronter les problèmes de répartition". Quel rôle l'économie doit-elle et peut-elle jouer selon vous dans la prise en charge de ces problèmes ?
Marc Fleurbaey - En disant cela je pensais à la dimension normative, et à la réticence des économistes à parler de répartition à cause de la peur de formuler des jugements de valeur. Pour atténuer cette réticence et cette peur, on pourrait citer Samuelson: "It is a legitimate exercise of economic analysis to examine the consequences of various value judgments, whether or not they are shared by the theorist, just as the study of comparative ethics is itself a science like any other branch of anthropology" ("Cela fait partie de l'exercice légitime de l'analyse économique que d'examiner les conséquences de divers jugements de valeur, que ceux-ci soient ou non partagés par le théoricien, tout comme l'éthique comparative est elle-même une science au même titre que n'importe quelle autre branche de l'anthropologie") (Paul Samuelson, Foundations of Economic Analysis, Harvard University Press, Cambridge, 1947, p. 220).
G.D. - Dans les Théories économiques de la justice (Economica, 1996), vous reconnaissez que la frontière entre les théories philosophiques et les théories économiques de la justice est en fait assez "floue" et ce, pour le meilleur et pour le pire. Il arrive ainsi que certains concepts de la science économique reposent sur des intuitions non soumises à l'examen; quant aux philosophes, ils prétendent parfois dériver de leurs théories des critères socio-économiques élaborés en dehors de tout cadre formel. Comment favoriser la circulation des idées entre les deux disciplines sans tomber dans ces travers ?
M.F. - En créant des occasions multiples d'échanges, comme votre site ou d'autres, des conférences, des articles dans les revues des deux disciplines, etc. Il n'y a pas de recette particulière, je le crains. Ce qui est un peu inquiétant, de mon point de vue peut-être mal informé, est la faible implication des philosophes français dans les débats qui animent les revues étrangères (je veux dire, anglo-saxonnes...). Ces débats ne sont généralement pas si naïfs par rapport à l'économie.
G.D. - La Théorie de la justice de John Rawls a été publiée en France en 1987 à l'initiative du philosophe Jean-Pierre Dupuy. Celui-ci écrit dans l'un de ses derniers ouvrages: "Je regrette aujourd'hui d'avoir tant fait pour la diffusion de cette oeuvre. Elle concerne un monde possible, qui serait peuplé de zombies raisonnables complètement étrangers au tragique de la condition humaine, mais ce monde n'est pas le nôtre, hélas peut-être." (Avions-nous oublié le mal ?, Bayard, 2002, p.78). Que vous inspire cette condamnation ?
M.F. - Je pense aussi que l'anthropologie rawlsienne est assez pauvre, et ressemble d'ailleurs un peu trop à l'homo oeconomicus. Sans aller jusqu'au "tragique de la condition humaine", on peut regretter que les rapports sociaux tiennent une place assez secondaire dans la théorie rawlsienne. Mettre l'accent sur les "biens", fussent-ils premiers, est assez symptomatique d'une représentation de la vie humaine sous la forme d'une consommation de biens privés. Même les biens publics sont largement absents de cette problématique, et ils posent déjà le problème d'un projet collectif de style de vie (pas seulement d'une coexistence pacifique). L'objet de mon article sur les biens premiers n'est pas de défendre la théorie de Rawls contre toutes les critiques, mais seulement contre la critique, à mon avis erronée, que Rawls doit être soit welfariste soit perfectionniste. C'est une défense sur un point particulier.
G.D. - L'économie est de plus en plus décriée dans ses prétentions à la scientificité. Mais la critique de l'idéologie est souvent confondue, dans ces polémiques, avec une remise en cause de toute distinction entre le positif et le normatif. Là où il faudrait encourager l'analyse et le questionnement, il semble que l'on a plutôt une incitation à la paresse intellectuelle. Partagez-vous ce diagnostic ou vous paraît-il trop sévère ?
M.F. - C'est vrai qu'il faut chasser les discours normatifs cachés, implicites, subliminaux que véhicule une certaine économie (et plus généralement toute analyse du fait social). Un exemple: la théorie économique de l'échange met en exergue l'accord volontaire des parties, le gain mutuel, etc. D'autres aspects de l'échange ont presque disparu de l'analyse: notamment, le fait qu'un riche peut faire d'un pauvre à peu près ce qu'il veut par l'échange "libre et volontaire". Un phénomène qui est peut-être le fondement même de notre société, mais que la théorie économique tend à occulter plutôt qu'à éclairer. Ceci étant dit, il faut en effet encourager l'analyse et le questionnement, plutôt que rejeter en bloc des outils conceptuels péniblement construits par les générations précédentes, et qui ont leur pertinence.
Guillaume Dupont / Marc Fleurbaey, décembre 2003
A lire également sur
le site :
- deux articles de M. Fleurbaey (à
télécharger)
- nos notes de lecture
sur les Théories économiques de la justice
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