Revue permanente
Egalité - Pouvoirs - Représentation
Ce que l'égalitarisme n'est pas
par
John Baker,
University College, Dublin
Texte traduit de l'Anglais
par Guillaume Dupont
Texte original (english version
here) :
"What Egalitarianism is Not" (26 Ko, format ".pdf")
[Note de l'auteur]
Ce texte a été écrit en 1990 et n'a jamais été publié, pour des
raisons qui iront sûrement de soi ! Il se peut néanmoins qu'il soit utile
à quelqu'un, c'est pourquoi je le propose ici.
L'égalitarisme souffre d'une confusion philosophique typique. Si nous savons que nous croyons en l'égalité, en revanche nous ne paraissons pas être capables de dire ce qu'est l'égalité. Cela est dû sans aucun doute au fait qu'il existe des controverses sérieuses sur ce qu'inclut l'idée d'égalité. Je soutiens toutefois dans le présent article qu'une raison centrale est que l'égalitarisme est un système de croyances assez complexe, qui met à mal plusieurs préjugés philosophiques. Nous sommes "prisonniers" d'un certain nombre d'images (1), de telle sorte que nous ne sommes pas capables de caractériser le système de croyance auquel nous avons affaire. En faisant apparaître cette complexité et ces préjugés, nous pouvons espérer écarter l'idée selon laquelle l'égalitarisme doit se conformer à un modèle unique et doit consister en un seul principe, ultime, immuable, uniforme. Nous serons libres, ensuite, de nous engager dans le travail réellement difficile qui consiste à rendre compte de manière adéquate de ce qu'est l'égalitarisme.(2)
1. L'égalitarisme n'est pas une croyance en un principe unique
Le premier préjugé que l'on peut rencontrer chez les philosophes est l'idée que l'égalitarisme doit être une croyance en un principe unique. Personne ne penserait cela du Christianisme ou du Bouddhisme. Ces derniers ont certes l'avantage que leurs noms dérivent de celui de leurs fondateurs, et non d'un concept. Cependant, ces exemples nous rappellent que les noms des systèmes de croyances sont inévitablement des formes de raccourcis. Il doivent être déchiffrés.
A quoi renvoie le nom "égalitarisme" ? Il ne s'agit pas de la croyance en une chose unique et simple nommée l'égalité. Disons plutôt que les croyances auxquelles il renvoie dérivent, ou tournent autour, de ce concept. Il est parfaitement acceptable de supposer que l'égalitarisme inclut un certain nombre de croyances, chacune d'entre elles pouvant être construite en quelque sorte comme un principe d'égalité. Elles n'ont pas besoin d'avoir autre chose en commun.
Si nous examinons les croyances de personnes
qui se considèrent elles-mêmes comme égalitaristes, nous trouvons en fait une
diversité de principes. J'en mentionne ici quelques-uns (3) :
- 1) Tout le monde a droit à la satisfaction de ses besoins de base; dans une
société bonne, tout le monde aurait non seulement une existence supportable,
mais pourrait aussi espérer la satisfaction et l'accomplissement de soi.
- 2) Personne ne devrait être humilié ou exploité. Tout le monde devrait
avoir le même statut social.
- 3) Il devrait y avoir beaucoup plus d'égalité entre les revenus et entre les
richesses détenues par chacun. Il devrait y avoir égalité dans la production,
ce qui inclut le contrôle démocratique de l'économie et du lieu de travail,
et le droit de chacun à un travail sain, digne, utile et attractif. Tout le
monde devrait être à même de développer ses talents individuels de manière à
y trouver satisfaction et accomplissement.
- 4) Les droits civils comme la liberté d'expression et la liberté d'association
devraient être défendus, mais les institutions devraient être développées pour
donner aux libertés formelles une portée réelle et ce en attribuant à leurs
membres un pouvoir égal.
- 5) Personne ne devrait être traité moins bien que les autres en raison de
son sexe ou de sa préférence sexuelle, de sa couleur, de sa culture, de sa religion
ou de son absence de religion, ou pour tout autre raison inconvenante.
Bien sûr, tous les égalitaristes d'aujourd'hui ne souscriront pas à cet ensemble-là de croyances. Mais je crois qu'on peut raisonnablement estimer que la plupart des gens qui sont égalitaristes ont un ensemble de croyances qui atteint ce niveau de complexité.
Lorsque les philosophes sont confrontés à cette complexité, ils ont tendance à dire qu'il s'agit de la dérivation d'une certaine croyance plus fondamentale, laquelle serait l'essence de l'égalitarisme. Mais aucun des candidats proposés pour jouer ce rôle ne fait l'affaire. Considérez le principe de l'égalité du bien-être.(4) C'est un principe plausible, mais il est clair qu'il va bien au-delà des croyances dont j'ai fait la liste. Les égalitaristes, pour autant que je peux en juger, ne demandent pas que l'on rectifie tout ce qui peut causer une inégalité du bien-être (frustration politique, goûts expansifs, vide de l'existence) - c'est pourquoi la prise en compte de ces facteurs est si utile à Dworkin dans son attaque contre l'égalité du bien-être.(5) Bien que les égalitaristes soient sensibles à des différences systématiques ou extrêmes dans l'estime, l'affection, la satisfaction au travail et le contentement général envers la vie, ils ne s'attachent aucunement à niveler complètement ces différences. Tout ce que l'on peut dire est que certaines croyances égalitaristes incluent quelque chose comme le bien-être égal dans des sphères définies: par exemple, on pourrait analyser la croyance dans la satisfaction des besoins de base comme renvoyant à l'idée que chacun devrait être amené au même niveau de bien-être fondamental.
Si l'égalité du bien-être est un principe trop fort, on peut dire à l'inverse que l'égalité des ressources dans la forme défendue par Dworkin est trop faible.(6) La théorie de Dworkin est essentiellement une amélioration de l'idée libérale de l'égalité des chances. Bien qu'il prenne lui-même ses distances avec ce qu'il nomme la "la théorie de la porte d'entrée" ["the starting-gate theory of justice"], les "ressources" en question sont des choses que les gens utilisent pour promouvoir leurs intérêts, et ils le font d'une manière qui pourrait conduire à des inégalités majeures en termes de satisfaction des besoins, d'accomplissement personnel, de statut, de revenu et de pouvoir économique : il en découlerait des résultats nettement différents de ce qui est typiquement approuvé par les égalitaristes. Dworkin a raison de soutenir que n'importe quelle théorie de l'égalité doit dépasser le dogme pré-analytique, mais sa théorie s'éloigne tellement de l'égalitarisme de tous les jours qu'elle ne peut en aucun cas prétendre être une élucidation de cette conception.
Selon une troisième théorie qui se présente elle aussi sous une forme unifiée, chacun devrait avoir un niveau à peu près égal d'une certaine sorte de choses : ce que Rawls appelle les biens sociaux primaires.(7) Par contraste avec la conception défendue par Dworkin, on pourrait y voir une égalité des "résultats" plutôt que des opportunités, même si cette terminologie n'est pas entièrement satisfaisante: certains biens premiers sont eux-mêmes des opportunités. Cela inclurait, par exemple, l'égalité de revenu et de richesse, l'égalité d'accès aux soins et à l'éducation, l'égalité du pouvoir politique et du statut social. Et il est certain que ceci est plus proche de l'égalitarisme ordinaire que les deux principes mentionnés auparavant. Mais nous sommes encore loin de la vérité. Par exemple, cette conception n'inclut pas de manière adéquate l'engagement à satisfaire des besoins très différents, pas plus qu'elle ne semble laisser de place à l'idéal égalitariste selon lequel tout le monde devrait avoir accès à un métier satisfaisant et à une éducation appropriée. Ces formes de l'égalitarisme sont toutes sensibles à des différences entre les personnes qui impliquent des différences dans les supports matériels et, du même coup, des différences dans les biens sociaux premiers. Ce qui revient à dire que ce principe est le pendant, pour ce qui est de ses forces et de ses faiblesses, du principe de l'égalité du bien-être. Nous pourrions dire que l'égalité du bien-être est trop sensible aux différences personnelles, tandis que l'égalité des biens y est trop insensible.
Rien ne garantit que les autres candidats au titre de principe égalitariste unique connaîtront le même sort.(8) Mais les exemples qui viennent d'être donnés devraient nous rendre circonspects. En effet, l'égalitarisme ordinaire combine certains des aspects de chacun des principes sur lesquels il est censé reposer. On peut rétorquer à cela qu'un tel éclectisme court le risque de la confusion et de l'incohérence, mais toujours est-il que cela ne rend pas l'égalité impossible. Si le contexte permet de clarifier raisonnablement le contenu d'une conception égalitariste, si le conflit potentiel entre ses éléments peut être maîtrisé, et s'il existe des ressources théoriques permettant de distinguer entre eux les différents types de conflits, alors l'égalitarisme peut parvenir à survivre.
Mais quelles sont ces ressources ? Doivent-elles être cherchées dans l'égalitarisme lui-même ? Ceci me conduit à mon second point.
2. L'égalitarisme n'est pas une croyance dans un principe ultime
Ce qui permet d'idenfitier l'utilitarisme, comme beaucoup d'autres théories morales, ce sont ses principes supposés ultimes. Il semble naturel d'imaginer que l'égalitarisme a la même forme et qu'à sa base se trouve un principe fondamental dont dérivent toutes ses autres caractéristiques. Mais cette image est illusoire et la raison n'en est pas seulement que l'égalité est irréductible à un principe unique.
La principale raison pour laquelle cela est illusoire est simplement qu'il n'existe pas de principes ultimes. Mon propos dans le présent texte n'est pas d'argumenter contre le fondationalisme en général.(9) Cette perspective peut cependant trouver une illustration dans l'examen de ce qui est souvent considéré comme le principe fondamental de l'égalité : le principe du respect égal. Tout d'abord, ce principe est extrêmement général et il est sujet à interprétation; il ne faut donc pas se fier à son apparente simplicité. Selon certains philosophes, il renvoie uniquement aux formes les plus minimales de respect (10), tandis que pour les auteurs égalitaristes, il est dès le départ beaucoup plus robuste. Ensuite, l'argumentation la plus courante en faveur de son caractère fondamental est désespérément incomplète.(11) Le raisonnement s'arrête toujours à l'affirmation qui a pourtant le plus besoin d'être justifiée : qu'est-ce qui nous dit que ces caractères humains qui sont censés "mériter", "commander" ou "éveiller" le respect (ces termes sont tous employés par Steven Lukes) le font réellement ? Mais c'est le genre de chose qui arrive à chaque fois que l'on tente de faire surgir une croyance à partir de presque rien : on se retrouve au mieux avec un ethymème (12) et au pire avec une incantation.
Pris comme un enthymème, l'argument pourrait
être compris comme suit :
- 1) Tous les êtres humains sont capables de penser, de prendre des décisions,
de poursuivre des activités dans lesquelles ils trouvent un accomplissement,
etc. (enfin, disons presque tous).
- 2) Ces capacités ont toutes une grande valeur (c'est la première prémisse
supprimée, qui est elle-même un jugement moral).
- 3) Tout ce qui a de la valeur, mérite notre respect (c'est la second prémisse
supprimée, et c'est un autre jugement moral).
De ce fait,
- 4) Tous les êtres humains sont dignes de respect.
Cette manière de lire l'argument conduit à de tels sacs de nœuds que l'on pourrait bien être tenté, par comparaison, de pardonner à ceux qui en feraient une simple incantation. Le point positif à noter cependant est qu'il est possible de fournir des arguments pour des principes soi-disant fondamentaux, à condition d'utiliser d'autres principes qui appellent eux-mêmes une justification ultérieure. "La justification s'arrête" non pas aux principes fondamentaux, mais une fois que l'on est parvenu au point où, dans un contexte particulier et avec une audience particulière, ce qui a été dit suffit à justifier. Ce point sera évidemment différent dans des occasions différentes.
Dans ce cas, que faire de l'idée naturelle selon laquelle certains principes d'égalité sont plus fondamentaux que d'autres ? Cette idée est acceptable comme règle générale; ce qui est critiquable, c'est le fait de lui accorder trop de poids. Dire qu'il existe un principe plus fondamental qu'un autre signifie seulement que le premier est une raison pour justifier le second mais que l'inverse n'est pas vrai. Mais cela peut varier selon le contexte et s'il se trouve que deux principes se justifient mutuellement l'un l'autre, alors il sera impossible de les ordonner de la sorte. Le style de pensée fondationnel ignore ainsi la manière dont, par exemple, les principes de satisfaction des besoins et de respect mutuel peuvent se renforcer l'un l'autre.(13)
Mais l'empressement à concevoir l'égalitarisme en termes de principes fondamentaux n'est pas seulement l'une des formes particulières d'une erreur philosophique générale. Il conduit aussi les égalitaristes à simplifier outre mesure ce en quoi ils se démarquent d'autres points de vue. La différence devient une différence unique, alors qu'en réalité elle est composée d'une multitude de différences spécifiques, liées entre elles par tout un réseau de raisons. Et bien que ces raisons se renforcent en effet mutuellement, en aucun cas elles ne sont monolithiques au point de constituer une conception à laquelle on ne pourrait s'opposer que d'une seule et unique manière. Au lieu de cela, nous trouvons dans le monde réel tout un ensemble de positions plus ou moins anti-égalitaristes, de même qu'il y a une grande diversité parmi les conceptions égalitaristes. Cette diversité devient plus aisée à comprendre lorsque nous reconnaissons que les différentes formes d'égalitarisme ne sont pas seulement des interprétations différentes de la même idée fondamentale. Car comment une seule idée pourrait-elle avoir autant d'interprétations? La réponse consiste à abandonner ce présupposé et à reconnaître que chaque version de l'égalitarisme est un réseau complexe de croyances soutenu par un réseau complexe d'arguments.
La conception fondationnaliste de l'égalitarisme est aussi un handicap sur le plan pratique. Elle crée l'impression que la défense de l'égalité doit être conduite en termes très abstraits, éloignés de la réflexion morale quotidienne. Car c'est le niveau auquel doivent être développées les justifications générales du "respect pour les personnes" et autres principes similaires. Par contraste, j'ai essayé de montré dans Arguing for Equality que la défense de l'égalité peut être menée en termes de croyances très ordinaires, croyances pour la compréhension desquelles il n'y a pas besoin d'être un philosophe. Le raisonnement peut ainsi tout simplement dépasser les domaines auxquels les philosophes ont tenté de le restreindre et au lieu de parler en termes généraux du respect pour les personnes, on peut employer des principes plus spécifiques - par exemple, le principe selon lequel les gens ne doivent pas être humiliés ou exploités. Même ces principes sont ouverts à l'interprétation et l'argumentation est donc susceptible d'échouer. Mais tant que l'on ne recourt pas à des principes spécifiques, elle ne pourra même pas s'ébaucher.
3. L'égalitarisme n'est pas une doctrine immuable
L'idée selon laquelle l'égalitarisme est la croyance dans un principe unique et fondamental s'accompagne d'un troisième préjugé philosophique, selon lequel l'égalitarisme est une doctrine intemporelle qui échapperait au changement. Par contraste, une approche pluraliste et anti-fondationaliste permet d'adopter une conception de l'égalitarisme comme d'une tradition changeante, dont chacune des étapes est une excroissance naturelle de la précédente, mais dans laquelle aucune étape n'est privilégiée comme si elle contenait la sagesse finale.
Les philosophes peuvent être tentés de voir ces étapes comme les expressions d'un seul et même programme et de considérer que "l'égalitarisme" doit renvoyer à un ensemble défini de croyances, aussi complexe et non-fondationnel soit-il : il s'agit alors d'un critère auquel on peut comparer toutes les autres croyances. Il y a quelque chose de vrai et quelque chose de faux dans cette conception. Ce qui est vrai c'est que, quel que soit le point où l'on se situe dans l'histoire de l'idée d'égalité, certaines conceptions seront plus égalitaristes que les autres. Ainsi par exemple, la croyance en l'égalité des chances a été à un moment donné la figure de proue de l'égalitarisme… et elle est maintenant en réalité une croyance plutôt inégalitaire. Ce développement d'une tradition n'a pas besoin d'être conceptualisé à partir d'une idée ultime dont les différentes étapes ne feraient que s'approcher. Il peut être vu de manière non métaphysique comme un processus dans lequel certaines formes de pensée, combinées avec le changement social, conduisent à de nouvelles formes de pensée. Si toutes ces conceptions sont égalitaristes ce n'est pas au sens où elles auraient un contenu commun, mais c'est parce qu'elles se sont en fait développées les unes à partir des autres et que le terme d'"égalité" a continué à jouer un rôle central dans leur formulation.
4. Les principes d'égalité n'ont pas tous la même forme logique
Le dernier point soutenu dans le présent article est que les principes d'égalité prennent au moins quatre formes différentes. La première est évidente, c'est la division égale d'un bien particulier. Ainsi, par exemple, les égalitaristes croient que chacun devrait avoir une voix dans une élection (14) et, plus généralement, certains droits égaux. Mais un autre type de principe évidemment égalitariste est le rejet de certaines formes de discrimination. Et quelqu'un qui rejette la discrimination raciale ou sexuelle n'en appelle pas nécessairement à une distribution égale de n'importe quel bien particulier. Ainsi ces deux formes d'égalitarisme sont-elles sensiblement distinctes.
De nombreux principes d'égalité tombent dans l'une de ces deux categories. J. Raz a essayé de démontrer cela de manière assez formelle et je pense qu'en forçant un petit peu les choses, même la liste riche et complexe de principes dressée par D. Rae et d'autres auteurs pourrait être accommodée de la sorte.(15) Mais je pense que J. Raz a tort lorsqu'il exclut une troisième catégorie de principes : ceux qui concernent l'attribution de droits universels. Il me semble clair en effet que l'égalitarisme inclut bien, par exemple, le droit universel à la satisfaction des besoins de base et le droit de ne pas être humilié ou exploité. L'objection centrale de J. Raz à l'inclusion de tels droits est que des principes de cette forme ne sont pas toujours égalitaristes - mais cela est vrai aussi bien des principes de distribution égale (par exemple une nourriture égale ou un bien-être égal). Les principes d'attribution de droits universels sont égalitaristes parce qu'ils mettent en lumière, dans un contexte particulier, des situations dans lesquelles certaines personnes jouissent des biens en question tandis que d'autres n'en jouissent pas. Cela suggère que ces principes renvoient, pour ce qui est de leur contenu strictement égalitariste, à l'idée de non-discrimination (si certaines personnes ont x, alors tout le monde devrait avoir x); mais comme le souligne J. Raz, les principes de non-discrimination sont également satisfaits dans le cas où tout le monde se voit refuser le bien x. Il est clair que cela n'est pas l'intention des principes mentionnés ci-dessus. Mais si ce type de principe peut être inclus dans l'égalitarisme, alors (que J. Raz le veuille ou non) cela démontre que les principes d'égalité n'ont pas nécessairement à être exprimés en termes de biens de consommation : ils ne présupposent pas ce que J. Raz appelle "la conception consumériste de l'homme".
La quatrième forme de principe égalitariste est peut-être la plus difficile à saisir pour les philosophes. Elle consiste à dire qu'un certain bien devrait être distribué de manière plus égale, sans que l'on s'engage aucunement par là à réaliser l'égalité complète. Le meilleur exemple est le principe de la plus grande égalité de revenu - un principe partagé par tous les égalitaristes contemporains, bien qu'aucun d'entre eux (sauf peut-être J. Carens (16)) ne croie dans la nécessité d'une stricte égalisation des revenus. Il est parfois difficile de dire ce que signifie "plus égal". Mais les principes de plus grande égalité sont une dimension traditionnelle de l'égalitarisme. Il se trouve, et c'est tant mieux, qu'il constituent aussi le dernier témoignage de son caractère pluraliste, non fondationnel et évolutif.
[Références]
Baker John,
- "Mill's Captivating "Proof" and the Foundations of Ethics", Social Theory
and Practice, n° 6, 1980
- Arguing for Equality, Verso, Londres, 1987
[Sélection de textes plus récents :
- "Your arguments for equality", Social Work and Social Welfare Yearbook
2, 1990
- "Studying Equality", in MacKenzie and O’Neill (eds.), Reconstituting
Social Criticism: Political Morality in an Age of Scepticism, Macmillan/St.
Martin’s Press, 1999
- "Poverty and equality: ten reasons why anyone who wants to combat poverty
should embrace equality as well" in Poverty and Equality: Applying an Equality
Dimension to Poverty Proofing, Equality Authority/Combat Poverty Agency,
2003 ]
Carens Joseph H.,
- Equality, Moral Incentives, and the Market, University of Chicago Press,
1981
Cohen G. A.,
- "On the Currency of Egalitarian Justice", Ethics, n° 99, 1989
Dworkin Ronald,
- "What is Equality?", Philosophy and Public Affairs, n° 10, 1981
Landesman Bruce,
- "Egalitarianism", Canadian Journal of Philosophy, n° 13, 1983
Lovidbond Sabina,
- Realism and Imagination in Ethics, Blackwell, Oxford, 1983
Lucas J.,
- "Against Equality Again", Philosophy, n° 52, 1977
Lukes Steven,
- "Socialism and Equality", Essays in Social Theory, Macmillan, 1977
Mill J. S.,
- Representative Government, Dent, 1972
Mortimore G. W.,
- "An Ideal of Equality", Mind, n° 77, 1968
Phillips D. et Mounce H.O.,
- Moral Practices, Routledge & Kegan Paul, Londres, 1970
Rawls John,
- A Theory of Justice, Oxford University Press, 1971
Rae Douglas et al.,
- Equalities, Harvard University Press, 1981
Raz Joseph,
- "Principles of Equality", Mind, n° 87, 1978
Williams Bernard,
- "The Idea of Equality", Philosophy, Politics and Society: second series,
de P. Laslett & W. G. Runciman (eds), Blackwell, 1962
- Ethics and the Limits of Philosophy, Fontana, 1985
Wittgenstein Ludwig,
- Philosophical Investigations, Blackwell, Oxford, 1968
(1) Ludwig
Wittgenstein, Investigations philosophiques, § 115. Je pense qu'il
paraîtra évident que tout cet article est inspiré par les Investigations
philosophiques. Il ne sera donc pas nécessaire de multiplier les références
explicites.
(2) Je voudrais remercier Vincent Browne, G.A. Cohen et R.M. Hare pour leurs commentaires sur une version préparatoire de ce texte, qui fut présentée au 18ème Congrès Mondial de la Philosophie.
(3) Voir de John Baker, Arguing for Equality (1987), ch. 1.
(4) G.W. Mortimore, "An Ideal of Equality", Mind, n° 77, 1968.
(5) Ronald Dworkin, "What is Equality?" (article publié en deux parties), Philosophy and Public Affairs, n° 10, 1981.
(6) Ronald Dworkin, "What is Equality?", 2ème partie.
(7) Voir de John Rawls, la Théorie de la justice, et l'article "Social unity and primary goods", dans Utilitarianism and beyond, publié par Amartya Sen & Bernard Williams (1982), pp. 159-186.
(8) Voir par exemple de G.A. Cohen, "On the Currency of Egalitarian Justice", Ethics n° 99, 1989. Sa théorie de l'égal accès à l'avantage est beaucoup plus complexe que celles qui sont discutées dans le présent texte et on aurait besoin de bien plus d'espace pour la réfuter. Il est bien sûr d'assez peu d'utilité de dire que l'égalitarisme peut être capturé par des formulations aussi vagues que "l'égalité des conditions", dans la mesure où un terme comme celui de "condition", employé dans un tel contexte, requiert le même degré d'explication que celui d'"égalité" lui-même.
(9) Pour diverses positions anti-fondationalistes, voir de D.Z. Phillips et H.O. Mounce, Moral Practices (1970), de Sabina Lovibond, Realism and Imagination in Ethics (1983), et de Bernard Williams, Ethics and the Limits of Philosophy (Fontana, Londres, 1985).
(10) Pour un exemple, voir de J.R. Lucas, "Against Equality Again", dans Philosophy n° 52, 1977.
(11) Pour des exemples, voir de Bernard Williams, "The Idea of Equality", dans Philosophy, Politics and Society: second series (publié par P. Laslett & W. G. Runciman, 1962) ; de John Rawls, Théorie de la justice, § 77 ; et de Steven Lukes, "Socialism and Equality", dans ses Essays in Social Theory, 1977.
(12) [Note du traducteur : Un enthymème est une forme abrégée du syllogisme dans laquelle on sous-entend l'une des deux prémisses ou la conclusion.]
(13) Voir de John Baker, Arguing for Equality, pp. 18, 24.
(14) Il
n'en a pas toujours été ainsi, comme le démontre la défense par J.S. Mill du
vote pluriel (Representative Government, chapitre 8). Cependant à son
époque Mill était clairement un égalitariste.
[Note du traducteur : Le "vote pluriel" tel que le préconise
J.S. Mill consisterait à accorder aux membres les plus éclairés de la population
un poids supérieur dans le processus du vote en leur confiant le soin de voter
à la place de ceux qui ne sont pas jugés capables de se prononcer sur les affaires
qui engagent l'intérêt public. Cette idée s'inscrit chez J.S. Mill dans le cadre
de ce que l'on peut appeler un perfectionnisme élitiste. Voir le
chapitre 8 du Gouvernement représentatif (1861) : "In all
human affairs, every person directly interested, and not under positive tutelage,
has an admitted claim to a voice, and when his exercise of it is not inconsistent
with the safety of the whole, cannot justly be excluded from it. But though
every one ought to have a voice - that every one should have an equal voice
is a totally different proposition. (…) It is not useful, but hurtful, that
the constitution of the country should declare ignorance to be entitled to as
much political power as knowledge."]
(15) Joseph Raz, "Principles of Equality", Mind, n° 87, 1978 et The Morality of Freedom (1986), ch. 9 ; de Douglas Rae et al., Equalities (1981).
(16) Joseph Carens Equality, Moral Incentives and the Market (1981).
John
Baker, 1990
Traduction : Guillaume
Dupont, décembre 2003
Egalement
sur Internet :
- la
page personnelle de J. Baker
- le site du "Equality
Studies Centre" auquel il participe
- le site du
réseau "Equality Exchange", avec plusieurs contributions
de J. Baker
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