Philosophie / Politique

Revue permanente

Egalité - Pouvoirs - Représentation


Pour le respect des croyants et la libre critique des croyances
Retour sur l'affaire des caricatures de Mahomet

Par Alain Boyer,
Enseignant et doctorant en philosophie, Université de Fribourg (Suisse)

 

Au plan international, les relations entre le monde occidental et le monde arabo-musulman sont au plus mal. Or, c'est dans ce contexte de tensions que prend place l'affaire des caricatures du prophète Mahomet. En soi, elle constitue un épisode de plus de ce qui ressemble fort à une nouvelle "guerre froide" qui, plus ou moins depuis l'affaire Rushdie en 1989, a progressivement pris la relève de la précédente. Lorsque, de toutes parts, se lèvent des armadas prêtes à en découdre au nom des lumières de la raison comme de la foi qui les éclairent de manière par trop exclusive, les vertus de prudence et de modération paraissent avoir de bons atouts à faire valoir. Condamnons certes les excès des protestataires musulmans, semblent nous suggérer les vertueux et les modérés, mais ne négligeons pas de tancer également ceux qui, chez nous, abusent de la liberté d'expression. Comme toute liberté, c'est bien connu, la liberté d'expression a des limites. Car ma liberté s'arrête là où commence celle des autres. Ainsi, ma liberté de critiquer l'islam et peut-être surtout l'utilisation à des fins politiques de l'islam s'arrête où commence le droit des musulmans sincères de voir leurs croyances respectées. D'ailleurs, de même que dans bon nombre de pays européens, nous avons en Suisse un article 261 bis du Code pénal qui condamne ceux qui, "par la parole, l'écriture (ou) l'image (…)", portent atteinte à la "dignité humaine" d'une personne ou d'un groupe de personnes en raison, entre autres, de leurs croyances religieuses. A cela s'ajoute l'article 261 du Code pénal qui condamne "celui qui, publiquement et de façon vile, aura offensé ou bafoué les convictions d'autrui en matière de croyance, en particulier de croyance en Dieu".

Tout cela est bien beau, mais est-ce clair, utile et applicable ? Il est permis d'en douter. Si, dans une société multiculturelle comme la nôtre, il est vivement souhaitable de traquer les actes de discrimination (à l'embauche, dans l'attribution de logements, etc.) dont sont victimes les membres de minorités au statut social généralement peu enviable, faut-il pour autant faire un pas de plus et exempter des croyances de nature multiforme - mi-politiques mi-religieuses pour celles qui nous préoccupent dans l'immédiat - des critiques et des satires les plus virulentes dont elles peuvent être l'objet ? Je ne le crois pas. Et d'ailleurs, pourquoi s'arrêter aux croyances religieuses ? Imaginez que je considère Lénine ou Mao comme des modèles moraux, pourquoi ne serais-je pas, moi aussi, en droit d'exiger le respect de mes croyances ? Ou, pour s'en tenir aux seules croyances religieuses, qui décidera que, par exemple, les croyances des calvinistes méritent protection mais pas celles de la secte des adorateurs de la Montagne Sacrée, Le Moléson ?

La question est certes délicate et mériterait un examen plus poussé. Mais, à première vue, il y a, me semble-t-il, de bonnes raisons pour penser qu'il est tout simplement impossible de chercher à limiter de cette manière la liberté d'expression. Pour protéger des croyances religieuses, l'Etat laïque, c'est-à-dire celui qui s'en tient à un principe de stricte séparation des Eglises et de l'Etat, devrait opérer un tri entre celles qui méritent sa protection et celles ne la méritent pas. Sur la base de quels critères ? S'il est laïque, l'Etat n'a simplement pas d'opinion en matière religieuse. Il n'est donc pas en mesure d'estimer ce qui peut être reconnu comme une croyance sérieuse et digne d'être protégée. Seuls les citoyens sont juges. C'est là justement un des traits fondamentaux du libéralisme démocratique. Seuls le débat sur l'agora et, en dernier lieu, les choix des individus sont susceptibles de trancher la question. Au nom de la protection de la paix publique, l'Etat pourrait éventuellement interdire provisoirement une publication qui suscite des remous trop considérables. Mais il s'agit en ce cas d'une ultima ratio. Car, dans l'exercice de cette fonction, il devra veiller à ne pas se laisser instrumentaliser par ceux qui, en favorisant l'agitation, cherchent à limiter de facto la liberté d'expression.

Si je ne pense pas qu'il soit possible ou même souhaitable d'imposer par la loi, voire par des pressions sociales ou politiques, le respect des croyances religieuses, cela ne signifie pas que j'estime pour autant moralement légitime de manquer de respect envers les croyants. Mais respecter les croyants en tant que personnes et respecter leurs croyances en tant que croyances constituent en vérité deux choses différentes. Opérer une telle distinction nous permet de nous protéger des dangers d'une identification trop forte aux croyances. Dès lors, on peut considérer qu'il existe un devoir moral qui s'impose à nous dans le premier cas, mais non dans le second. Respecter les personnes en tant qu'elles sont des sujets libres et égaux est à mon avis chose plus susceptible d'être clarifiée au sein de notre tradition libérale et démocratique que respecter des croyances. Pour respecter les personnes, la démocratie libérale leur attribue des droits fondamentaux tels que, précisément, la liberté d'expression et la liberté religieuse, ou encore des droits sociaux. Elle leur permet ainsi de se choisir des croyances, d'y adhérer, voire d'y renoncer, sans pour autant se prononcer sur la valeur de ces croyances. Dans les pays occidentaux, les fondamentalistes de toutes natures tirent d'ailleurs très largement profit de ces libertés. Tant qu'elles servent leurs visées, ils ne les contestent pas. Mais, sitôt que leurs croyances ou leurs pratiques subissent de-ci de-là des moqueries, des caricatures, des satires ou des critiques virulentes, ils ne manquent pas de faire valoir leur sensibilité blessée ou d'invoquer un droit à être protégé de toute offense.

Dans la présente affaire, ces caricatures sont indécentes, nous disent-ils. Elles blessent délibérément la sensibilité de bon nombre de musulmans. A ce titre, elles constituent une offense dont ils devraient être en droit d'être prémunis. Comment nier en effet qu'elles aient été conçues dans le cadre de ce qui s'apparente manifestement à une campagne de dénigrement de la communauté musulmane ? C'est en soi suffisant pour s'inquiéter de l'avenir des relations intercommunautaires dans bon nombre de pays européens. A cet égard, elles méritent la critique, de même d'ailleurs que les politiques restrictives en matière d'immigration qu'elles accompagnent. Mais disposons-nous pour autant des bases nécessaires pour reconnaître un droit à être protégé de l'offense ? C'est douteux. De même que la décence, l'offense est une notion très relative. Chaque époque, chaque pays, chaque culture définit ces termes à sa manière et de façon très provisoire. D'un point de vue moral et politique, on peut certes considérer comme "indécente" la campagne menée par le quotidien conservateur danois qui est à l'origine de l'affaire, en ce sens qu'elle porte manifestement atteinte aux règles de politesse minimales dont on peut souhaiter qu'elles soient respectées dans une société multiculturelle. C'est d'ailleurs en vertu de telles règles que bon nombre de quotidiens pourtant profondément attachés à la liberté d'expression ont renoncé à publier les caricatures incriminées. Car, même si on peut juger que l'islamisme politique a des traits détestables qu'il est bon de vilipender, personne ne voit d'intérêt dans la presse dite sérieuse à heurter inutilement la sensibilité des musulmans sincères et pacifiques qui restent la majorité.

Toute idée de devoir légal étant écartée, même un simple devoir moral de cette nature n'est toutefois pas reconnu par tout le monde. En France, le journal satirique Charlie Hebdo a publié les caricatures danoises. Est-ce blâmable ? Il me paraît que non. En effet, aucun musulman ne se voit dans l'obligation d'être confronté au contenu de cette publication, de même que les puritains ne sont contraints par personne à lire les romans érotiques d'Henry Miller.

En dernier lieu, reconnaître en matière religieuse un droit à voir ses croyances protégées ou à être défendu contre les offenses ne me semble pas être une piste adéquate pour limiter la liberté d'expression. A mon avis, en démocratie libérale, elle ne peut l'être judicieusement qu'en vertu d'autres biens qu'il convient à l'Etat de sauvegarder, à savoir en particulier la paix et la sécurité publiques. Mais de telles limitations ne peuvent légitimement prévaloir pour un temps restreint que dans des circonstances exceptionnelles où l'expression d'une opinion, ainsi que ses modalités, sont susceptibles de causer des dommages perceptibles et immédiats, ainsi que ce pourrait être le cas par exemple à l'occasion d'une manifestation de skinheads dans une quartier majoritairement immigré.

 

Alain Boyer, mars 2006


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